Cinq tendances de consommation qui en disent long sur nous

Depuis vingt-cinq ans, Vincent Gregoire chasse les tendances. Et le regard que ce pape de l’observation porte sur nos petites manies et snobismes intéresse beaucoup les marques. Explications.

PAR MARIE HONNAY. PHOTOS D.R. SAUF MENTIONS CONTRAIRES. |

Chasseur de tendances au sein du bureau de style parisien NellyRodi, Vincent Gregoire décrypte depuis plus de vingt-cinq ans ce qui se passe dans notre tête. Son boulot ? Scruter, anticiper et analyser nos petits snobismes, repérer ce qu’il appelle des “signaux faibles”, susceptibles d’un jour donner naissance à de vraies tendances de fond.

Quand il ne réalise pas des cahiers de tendances, Vincent Grégoire aide les marques (de luxe, mainstream, petits créateurs...) à relooker leur image ou un produit jugé ringard. Son travail consiste aussi à distinguer les concepts de niche (ceux qui vont exploser demain), ceux qui sont devenus commerciaux et les tendances déjà dépassées ou en passe de l’être.

Ses spécialités ? La mode, la déco et l’art de vivre. Son dada ? Inventer des néologismes qui traduisent à la perfection les tendances qu’il observe. Lors d’une visite en Belgique où il était invité par le hub créatif liégeois PlugR, nous lui avons demandé de commenter ses cinq néologismes préférés du moment.

Startisan

“J’aurais pu vous parler des starchitectes, une tendance qui a précédé celle-ci, mais ceux dont tout le monde parle depuis trois ou quatre ans, ce sont ces trentenaires et quadragénaires qui, du jour au lendemain, décident de changer de vie pour devenir boulanger artisanal, fromager, céramiste, potier... Leur credo : le retour à la terre. Le plus souvent archidiplômés et à l’aise financièrement, ils ressentent le besoin, après avoir exercé une première carrière choisie par défaut, de quitter le secteur bancaire ou le monde des affaires pour se diriger vers une activité manuelle. Souvent, c’est l’arrivée d’un enfant qui les fait basculer d’une existence purement individualiste à ce nouveau mode de vie. Beaucoup semblent investis d’une mission et attendent de leur nouveau métier qu’il leur donne une nouvelle crédibilité à l’échelle sociale. À leurs yeux, le métier de boulanger de village englobe plus de valeurs que celui de développeur digital. Mais attention, pas n’importe quel village. Le village du startisan est totalement formaté, voire esthétisé. Convaincu que son nouveau mode de vie le place au-dessus de la mêlée, il crée des produits exclusifs dans un lieu ultra-élitiste, une sorte de boulangerie 3.0 au look manucuré.”

Le startisan se passionne pour des techniques oubliées, comme la teinture nature à base de plantes ou de baies, gros revival des années 70. Le magazine branché Milk a même consacré un hors-série à ce sujet.

Couplicité

“Le néologisme pour lequel j’ai le plus d’affection (il est d’ailleurs entré au dictionnaire, NDLR.). Le mot renvoie aux relations qui se nouent dans la sphère privée, mais aussi au travail. Des relations qui célèbrent l’échange et la discussion. Dans cette nouvelle vision du couple, on pense égalité plutôt que hiérarchie. Omniprésence des réseaux sociaux oblige, cette idée de partage va évidemment de pair avec une esthétisation extrême de cette couplicité. Aujourd’hui, tout est mis en scène, a fortiori lorsqu’il s’agit de moments de partage et d’échanges. À Séoul, lors des fashion weeks, on voit une foule de parents débarquer aux défilés avec une tenue coordonnée à celle de leur enfant. Beaucoup de designers sont également obsédés par l’idée de recréer du lien. En témoignent les doubles chaises et les produits bimatières qu’on observe lors des salons du mobilier depuis une poignée d’années. Dans mes prévisions pour 2021, j’ai d’ailleurs clairement souligné une tendance au rééquilibrage et à la quête d’harmonie dans les relations interpersonnelles.”

Symboles parfaits de cette couplicité, Gwyneth Paltrow et son mari Brad Falchuk adoptent le même style et jurent que le secret du bonheur, c’est de vivre séparément quatre jours par semaine. Un concept qu’on observe surtout chez les quadras.

Wintage

“On pourrait penser que le vintage va finir par s’essouffler, mais c’est loin d’être le cas. Si les marques retombent toujours dans ce créneau, c’est qu’il est garant d’un succès commercial presque assuré. J’associe ce néologisme à un autre – newsalgie – qui permet de mieux gérer l’immense sentiment de doute que les gens ressentent par rapport à leur avenir. À mon sens, tant que les philosophes ne parviendront pas à aider les gens à apprivoiser le futur, cette fascination pour le vintage, véritable valeur refuge, restera d’actualité. Il ne s’agit toutefois pas ici d’un vintage premier degré. L’idée, c’est de capitaliser sur des images et des émotions connues, puis d’y insuffler un supplément de modernité. Là où le vintage est fainéant, le wintage ne part pas du principe que “C’était mieux avant”. La modernité, à condition qu’elle soit bienveillante et génératrice de bien-être, trouve donc ses adeptes : les Millenials qui ont grandi avec la technologie, les jeunes parents qui veulent se simplifier la vie et les seniors qui, tout à coup, découvrent le plaisir de services comme Google Earth.”

Produit emblématique de cette tendance, le minivan Volkswagen dont la sortie est prévue en 2022 affiche un look et une couleur rétro, mais se réinvente en version électrique.

Glunge 

“C’est le retour du trash, d’un baroque destroy qu’on peut observer chez certaines personnes lassées d’un luxe formaté et marketé à coup d’algorithmes. Dans le secteur de la mode, la tendance néopunk voudrait revenir à des personnalités comme Christian Lacroix, John Galliano ou Vivienne Westwood, des designers qui incarnaient une flamboyance aujourd’hui disparue. Après des années de design scandinave mis à toutes les sauces, de palettes nude ou taupe, les adeptes du glunge plaident pour un retour à des profils qui dérangent. L’une des raisons qui explique cette tendance, c’est l’omniprésence du concept d’inclusivité et d’une pudeur de plus en plus visible dans la société. La preuve : les bikinis ne se sont jamais aussi mal vendus que depuis quelques années. En réaction à cette autocensure générale, le glunge encourage les débordements et l’exposition de corps nus et imparfaits. Dernièrement, la classique marque de lingerie Chantelle a réalisé des campagnes montrant des femmes aux silhouettes très rondes, une première dans son histoire.”

Certains musées ouvrent leurs portes aux naturistes, soit de manière éphémère comme au Palais de Tokyo à Paris, ou comme à la National Gallery de Canberra en Australie, tous les jours de l’année.

Renaiscience

"Cette tendance prône l’hybridation à l’extrême. Celle de la nature, tout d’abord, mais aussi celle du corps. On voit apparaître une nouvelle génération d’ingénieurs fous et de scientifiques poètes qui jouent à l’apprenti sorcier pour repousser toujours plus loin les limites de notre existence. Cette tendance est notamment visible aux États-Unis, où l’on peut observer une communauté hippie geek, sorte de mix entre des hippies de San Francisco et des ingénieurs de Pao Alto. La particularité de ces savants fous nouvelle génération, c’est qu’ils ressemblent davantage à des Merlin l’enchanteur modernes, qui rêvent d’éclairer les villes avec des algues luminescentes, qu’à des scientifiques intellos. Ces chercheurs un peu cinglés séduisent les Millenials (cibles des marques, faut-il le rappeler) que cette quête de l’invention la plus folle n’étonne pas. Normal : ils ont déjà tout vu dans Avatar. En Corée, des laboratoires proposent de cloner les animaux de compagnie. L’an dernier, dans la même veine, des chercheurs de Harvard ont suscité la polémique en tentant, par le biais de la génétique, de ressusciter le mammouth laineux.”

Le succès de la cryothérapie, thérapie par le froid, est l’une des retombées directes de cette nouvelle fascination pour les techniques étranges, promesse de jeunesse éternelle. plug-r.be – nellyrodi.com

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