Quand Delvaux se met au service du surréalisme belge

À l’occasion du lancement de la collection hommage à René Magritte par Delvaux, nous avons rencontré Christina Zeller, directrice artistique de la prestigieuse Maison de maroquinerie, et Charly Herscovici, Président de la fondation dédiée au peintre surréaliste. Ou comment marier l’art, la mode et la belgitude ?

PAR INGRID VAN LANGHENDONCK. PHOTOS LAETIZIA BAZZONI. |

La plus belge des maisons de maroquinerie de luxe n’en est pas à son coup d’essai en matière d’art et de détournement. En 2008, déjà, à l’occasion du cinquantième anniversaire du sac Le Brillant, Didier Vervaeren, alors directeur artistique de la Maison, imaginait “10 Humeurs du Brillant”, dix œuvres à porter, dix sacs customisés reprenant chacun un symbole, une idée évoquant les valeurs de la marque (magie, excellence, savoir-faire et... humour). Le plus remarqué, le fameux Brillant XL (Brillant Black Edition) frappé de “Ceci n’est pas un Delvaux” fait mouche : l’univers de Magritte et celui de Delvaux rassemblés en un seul slogan, à la fois drôle et chargé de sens.

Ce fut la première incursion du maître du surréalisme dans l’univers feutré de la maroquinerie belge. Christina Zeller, directrice artistique de la Maison, raconte : "Quand je suis arrivée chez Delvaux, c’était pour moi l’incarnation de ce que devait être cette maison dans le futur : un sac magnifiquement réalisé, en noir et blanc intemporel, mais qui porte aussi son logo de manière effrontée. C’est un logo sans en être un. Une parfaite combinaison de tradtion et d’audace."

Suit une série de petites collaborations entre Delvaux et la Fondation Magritte, comme ces quelques accessoires en édition limitée avec, en point d’orgue, Le Tempête et Le Brillant, dont l’intérieur est habillé de nuages. "C’est ce qui nous a convaincus qu’il fallait inscrire cette collaboration dans une collection à part entière et lui donner une vie propre", explique Charly Herscovici, Président de la Fondation Magritte. "C’est légitime et cela fait sens, il n’est pas question d’opportunisme, mais de réelle communion des valeurs. Collaborer avec Delvaux est une évidence : les racines belges étaient une priorité, et si le territoire du luxe est un parti pris, je ne voulais pas voir Magritte sur des tapis de voiture. Je suis très sélectif, j’ai cette réputation, mais je ne veux pas en faire trop, choisir les bonnes collaborations celles qui font grandir les deux parties."

Et on le sait, le maître du surréalisme n’aurait pas renié de voir son nom associé à un produit. Il n’était pas snob avec son art. Tout au long de sa carrière, il a aussi gagné sa vie en réalisant des motifs de papiers peints ou des affiches publicitaires. Charly Herscovici : "Magritte avait collaboré avec une maison de mode, dans les années 20. Cette maison baptisée Couture Norine, était une maison de Haute Couture très prisée à Bruxelles, toutes les élégantes venaient s’y faire faire des tenues. Paul- Gustave et “Norine”, Honorine Van Hecke, fondateur de cette maison étaient par ailleurs mécènes de l’artiste. René Magritte était mandaté pour dessiner les silhouettes figurant dans les catalogues, mais il mettait ses tableaux en dépôt dans le magasin de l’avenue Louise, afin de les vendre à la clientèle huppée habituée de la marque. Il n’aurait donc pas renié une collaboration comme celle-ci, que du contraire !"

La genèse

Christina Zeller raconte : "Avec Jean-Marc Loubier, le Président et CEO de Delvaux, nous étions vite convaincus du bien-fondé de ce partenariat. Dès le départ, il n’était pas question de jouer sur une caricature trop facile. Delvaux a un savoir-faire et des matières exceptionnelles, un sens du détail qui permettent de jouer le jeu et d’en faire quelque chose d’unique. Le concept est assez simple : on a travaillé sur le suggéré, toute une série de pièces sont imaginées comme des trompe-l’œil, des motifs cachés qui se dévoilent quand on ouvre un sac, quand on déplie une pochette... "

"Ce qui est formidable, c’est que Charly nous a laissé accès à toute l’imagerie Magritte, nous avions carte blanche sur les motifs que nous voulions exploiter, mais nous avons voulu ne pas être trop pointus dans un premier temps, car Magritte n’est pas connu de la même façon partout dans le monde. Les symboles comme le chapeau melon, la pomme, les nuages, sont reconnaissables, mais ils sont aussi les motifs les plus charmants et ils font sourire. Des motifs que la Maison décline aussi bien pour la femme, que pour l’homme. Nous voulions une cohérence car cette collection s’adresse à tous."

"Nous voulions une maroquinerie masculine qui puisse exprimer ce même décalage, le petit twist Magritte, tout en restant éminemment fonctionnelle. À la première lecture, cela reste un porte-documents, un portefeuille ou un sac de voyage, ici le lien avec l’artiste est juste suggéré, mais des motifs comme cette serrure démesurée ou la doublure imprimée de personnages à chapeau melon donnent le ton. C’était un bon territoire pour l’homme, car on le sent : l’homme est de plus en plus sensible à l’accessoire, c’était intéressant d’y ajouter une signature artistique, le décalage et l’autodérision, sans en faire trop."

"Comment se passe concrètement une collaboration entre une maison de mode et une fondation artistique ? Le plus simplement du monde répond Christina Zeller. Il faut bien avouer que cette collaboration est tout à fait fluide. Avec le studio, on explore les œuvres de l’artiste, on retient quelques motifs à partir desquels on développe le concept, on dessine la collection et ce sont les premiers croquis que l’on soumet à Charly. Ensuite, on produit les prototypes, que l’on adapte plusieurs fois, comme pour chaque création Delvaux. Enfin, les pièces sont validées par la Fondation Magritte. "

"Au final, une trentaine de pièces a été éditée, la collection est permanente, elle a sa vie propre et ne suivra pas le rythme des saisons de nos collections. Elle est à part et on la fera évoluer au gré de nos humeurs et de nos inspirations, les pièces arriveront quand elles seront prêtes. Travailler sur un artiste comme Magritte, c’est une recherche constante, donc nous avons voulu nous laisser la liberté de prendre le temps, et c’est une bonne chose car on fait mieux ce que l’on laisse mûrir. Pas de timing pour Magritte (rires)."

La carte de la belgitude

Les références à la Belgique et tous les aspects de sa culture sont des thématiques souvent défendues par la marque. Christina Zeller : "La belgitude est notre cheval de bataille. Toutes les grandes maisons de maroquinerie sont soit françaises, soit italiennes, nous ne pouvons pas revendiquer ce label, cela nous rend différents, mais bien plus charmants à mes yeux. La Belgique c’est l’autodérision, l’onirisme, une certaine humilité, tout ce que l’on retrouve dans l’art surréaliste. Chez Delvaux, on joue la carte de la Belgique, jusque dans les moindres détails. Dans nos boutiques belges et internationales, nous avons des meubles et des objets de design belges, Il y du Veranneman et des pièces de Jules Wabbes. À New York, le grand lustre en métal provient d’une église flamande du XVIIIe siècle, cette touche belge est capitale, elle est définitivement notre signature. Nous avons même poussé le clin d’œil jusqu’à ajouter des contremarches sur l’escalier principal dans les couleurs du drapeau belge."

Charly Herscovici enchaîne : "C’est pour cela que Magritte y a sa place, mais cela ne va pas dans un seul sens : la Maison Delvaux soutient également nos expositions, comme pour celle organisée à Beaubourg en 2016, je constate qu’au-delà du partenariat créatif, leur démarche est un véritable mécénat. La Fondation Magritte a du mal à trouver du soutien public pour les expositions et l’implication d’une maison comme celle-ci est inespérée pour nous. Et même au-delà, elle porte une certaine mission d’éducation : certains pays ne connaissent pas Magritte et leur faire connaître notre culture et nos artistes par le biais des maisons de luxe, c’est un art au service de l’art."

Quand on leur demande quels éléments de l’univers surréaliste seront réinterprétés dans les futures collections Delvaux, la complicité transparaît, Christina Zeller sourit et Charly Herscovici argumente : "Évidemment l’univers de Magritte est riche et nous avons tellement d’autres idées, j’aurais personnellement adoré intégrer la période Vache dans une capsule Delvaux, cette période, quand on l’observe aujourd’hui est encore tellement moderne, elle est dans la satire, la provocation, et Magritte était un provocateur. J’espère qu’un jour, Delvaux y trouvera une inspiration pour une collection... "

Christina Zeller nuance : "Il était évidemment plus opportun de démarrer avec des motifs plus reconnaissables, amener d’emblée la période Vache aurait été confus, car il s’agit d’une période assez radicale chez l’artiste, c’est plus périlleux à incarner, mais l’innovation est dans les gènes de la Maison, nous aimons bousculer les principes, et nous avons ici le partenaire idéal pour cela." Un partenariat à suivre, absolument.

Petit aperçu de ce qu'il se passe dans les ateliers Delvaux :

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