Paul Dujardin “ J’aime penser que j’amène le monde à découvrir Bruxelles ”

À la tête de Bozar, Paul Dujardin se montre intarissable sur la mission pédagogique de cette prestigieuse institution culturelle. Bruxellois dans l’âme, il nous dévoile ses coins favoris dans une Belgique qu’il ne cesse de découvrir.
Par Gilda Benjamin. Photos Jean-Michel Clajot. |

Paul Dujardin est un homme en chemin : rendez-vous multiples, contacts incessants, mise sur pied de projets artistiques, entrevues avec les responsables politiques, déplacements à l’étranger (pour établir des collaborations futures ou pour le transfert d’expos prestigieuses)… Mais lorsqu’il est à Bruxelles, il aime se retrouver dans ses bureaux, juste en face du chef-d’œuvre Art Déco de Victor Horta. 

Vous en êtes au milieu de votre 3e mandat. Quel regard portez-vous sur l’évolution incroyable de BOZAR ?

S’il est important de découvrir le monde, j’aime penser que j’amène le monde à découvrir Bruxelles. Je suis un vrai Bruxellois, né à Bruxelles, j’y ai fait mes études, j’y habite, j’y travaille, ce qui n’empêche nullement BOZAR de jouir d’une belle reconnaissance internationale. L’histoire du Palais des Beaux-Arts est extraordinaire car elle est née du désir d’une femme, la reine Elisabeth, épouse du roi Albert, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Elle a voulu ce lieu de rassemblement et c’est de cette façon que je perçois BOZAR aujourd’hui. Je pense que le travail effectué durant mes deux premiers mandats, et notamment après la crise financière de 2008 et la dernière présidence européenne belge en 2010, a permis au Palais des Beaux-Arts de devenir un vrai socle, pas seulement une maison de la Culture pour les Bruxellois, mais aussi un berceau d’histoires, au-delà des piliers artistiques principaux de notre maison que sont les expositions, la musique et le cinéma. J’aime l’idée d’une horizontalité de la culture répondant plus à des principes d’éthique que d’esthétique, prônant la diversité des disciplines, mais également l’interculturalité. Je viens d’une génération pour qui l’Europe était claire, entre Ouest et Est. Après plusieurs bouleversements historiques, le monde est devenu très complexe. Pour le comprendre, nous devons multiplier les événements mettant en valeur des questions de culture mais aussi de géopolitique. C’est pourquoi nous nous intéressons aux contacts de l’Europe avec l’Afrique ou l’Asie. 

Quelle est votre priorité absolue ?

Privilégier, dans cette structure multidisciplinaire, la qualité afin de jeter des ponts entre les communautés des pays, de Belgique et de la ville. J’habite Saint-Josse où 153 langues sont parlées ! BOZAR se doit d’être une maison de la Culture pour tous. Grâce à mes collaborateurs et à nos différents partenariats, notre public augmente. En combinant travail local et européen, nous sommes parvenus à passer de 300 000 tickets vendus à BOZAR en 2002 à un million de plus aujourd’hui, en sachant que 30 % de ce public y a accès de manière démocratique. Je vois ce lieu comme une université d’idées à même de faire avancer le débat, avec une mission pédagogique forte. Les artistes ont là un rôle déterminant à jouer. 

Qu’est-ce qui a forgé votre âme d’Européen ?

Je suis le 9e de 10 enfants, il y avait trois générations à la maison : ma sœur aînée a 18 ans de plus que moi. J’ai grandi dans une famille classique européenne de l’après-guerre. Je me rappelle de ma première approche réelle de l’Europe, à 19 ans, avec un copain, à Milan le 1er août 1982, jour de l’attentat à Bologne. Je me souviens aussi de mes études à Berlin dans les années 80, avant la chute du Mur, quand j’ai réuni des musiciens de Berlin Ouest et Est. Et je suis fier qu’un lieu comme BOZAR existe, dans une ville aussi exceptionnelle que Bruxelles dont la perception n’est pas toujours aisée à l’étranger, surtout depuis mars 2016. Pourtant, les Européens qui viennent la visiter, et même y vivre, sont éblouis. Parmi eux, de nombreux artistes tel le photographe suisse Beat Streuli qui a son atelier à Molenbeek. 

Comment travaillez-vous au rayonnement de la Belgique au sein même du pays, mais aussi à l’étranger ?

J’estime ne pas être en compétition avec les autres institutions en Belgique, mais bien partenaire. Je fais de la culture diplomatique. À BOZAR, nous collaborons aussi bien avec Gand ou Malines que Tournai et Mons. La Belgique sera encore bien représentée cette année avec les expos sur Pol Bury ou Jan Lauwers, la mise en lumière du hip hop durant tout l’été, des solistes belges… Nos expositions tournent beaucoup à l’étranger, telle The Power of Avant-Garde qui sera à Cracovie en mars. Pour notre exposition sur Yves Klein fin mars, nous avons multiplié les contacts avec la Tate Liverpool, mails il y aura également des démonstrations d’artistes belges. Les passerelles sont multiples et la richesse culturelle de notre pays s’exprime continuellement à travers le monde. 

Quels sont les lieux qui vous permettent de vous ressourcer culturellement ?

Je suis absolument sous le charme du Musée de Mariemont, que j’ai découvert récemment, de son parc, de son histoire. Ce lieu m’impressionne et est encore trop méconnu des Belges. Comme j’aime pousser plus loin, je suis arrivé dans une rue où un mariage turc était célébré au son d’instruments traditionnels courants dans la musique ancienne européenne, démontrant les liens continus entre la culture ottomane et la culture européenne. De là, je suis allé jusqu’à La Louvière, au Centre de la Gravure, puis au nouveau Centre de la Céramique. Et je recommande l’Etablissement d’en face, au cœur de la capitale, un projet offrant un lieu d’expression à de nombreux artistes contemporains dans différents domaines.

Et en région bruxelloise ?

Je suis un inconditionnel du Versailles de la capitale : Tervuren et son parc incroyable. J’attends beaucoup de la réouverture du musée, lieu de conservation de plus de 18 000 objets liés à l’Afrique et prestigieux au niveau mondial. J’ai beaucoup d’affection pour la Maison Erasme et le Musée d’Ixelles. Je n’oublie pas l’Eglise de la Chapelle où Bruegel est enterré. Je n’aime pas que les villes deviennent des musées. Une ville existe aussi par son industrie et en Belgique, Bruxelles en est la preuve la plus marquante, plus qu’Anvers. Cette ville représente un concentré de témoignages de la grande histoire scientifique et industrielle du 19e et du 20e siècle, mais également un creuset de créativité et d’innovation. 

Vous qui voyagez beaucoup, quels sont les endroits où vous vous sentez le plus belge ?

Deux lieux extrêmes. Le premier, Zeebrugge-bad, après le port, où se trouve un ancien palace construit par les Allemands, maintes fois détruit et reconstruit, pour enfin être rénové en un immeuble magnifique, où j’ai acheté une chambre, sur la plage. Il y a une petite gare, un parking — toujours pas payant ! —, une quinzaine de maisons. Si on part de Zeebrugge vers Ostende, la promenade dure 3 heures. Après, vous reprenez le tram et allez manger dans une friterie à Zeebrugge ! J’adore faire ça en hiver quand il n’y a personne. Le second, c’est Spa avec son charme désuet, une ville où tous les rois d’Europe se rendaient au Moyen Âge, avec ses maisons superbes ayant servi à nombre de tournages. Certaines rues sont étonnantes, tellement belges, hors du temps.