Peter Knapp est ravi de cette interview pour un magazine belge. Amusé, il nous raconte comment, à l’issue de son exposition au musée de la photographie de Charleroi l’an dernier, Xavier Canonne, son directeur, lui a confié « qu’il n’avait jamais vu autant de femmes dans son musée ».
Ce genre d’anecdotes plaît beaucoup au photographe, l’un des plus mythiques dans le registre de la photographie de mode du siècle dernier. Cette fois, il expose à Paris dans le nouvel espace d’Oana Ivan, une galeriste – modeuse en puissance – basée en Belgique, qui l’a choisi pour son show inaugural. Peter Knapp arrive à l’heure. Il porte un veston en laine bleu marine, un pantalon décontracté et de beaux mocassins ; un look tendance qui cadre avec l’esprit vif et farceur d’un artiste généreux qui nous a consacré deux heures de son temps précieux.
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Sans votre rencontre avec Hélène Lazareff (fondatrice du magazine Elle en 1945, NDLR.), vous n’auriez jamais contribué à bouleverser l’image de la femme. Comment cela s’est-il passé ?Je vivais à New York où j’essayais de percer en tant que peintre. J’avais 28 ans et mon style abstrait ne cadrait pas avec le courant pop art en vogue à l’époque. Quand j’ai rencontré Hélène Lazareff, elle m’a demandé si je connaissais Richard Avedon et Irving Penn. Bien sûr que je les connaissais. C’était tout de même les maîtres de la photographie de mode de l’époque. Elle m’a dit : « Tout ça, je n’en veux pas. La couture, c’est terminé. Je veux montrer que les femmes sont supérieures aux hommes. » Je n’ai pas osé la contredire (il sourit). J’ai donc pris tout ça très au sérieux. Elle avait l’habitude de dire que les hommes étaient champions en saut en hauteur et les femmes en décathlon. Plus tard, des études scientifiques ont prouvé qu’elle avait raison.À l’époque, les femmes ne juraient que par Dior. Et là, d’un coup, tout change !Aujourd’hui, hormis Oana, qui porte encore du Dior du matin au soir ? Une femme sur mille ! Je me souviens de ma première visite à la rédaction du magazine Elle. J’étais assis dans la rue, sur un banc, face à l‘entrée du bâtiment, quand j’ai vu entrer une jeune fille de 17 ou 18 ans. C’était Françoise Sagan. Ça vous situe l’état d’esprit de l’époque. L’image du couturier à genou, en train d’ajuster l’ourlet d’une robe de princesse, c’était du passé. J’ai donc réfléchi à des images différentes qui allaient faire rêver la femme française moderne : celle qui a gagné son indépendance.Au début des années 60, vous assistez en tant que témoin privilégié à l’arrivée sur la scène mode d’André Courrèges : comment a-t-il bousculé le prêt-à-porter ?Aujourd’hui, quel créateur peut dire qu’il n’est pas inspiré par Courrèges ? D’un coup, grâce à lui, les femmes ne portaient plus de chapeau, de gant, de talons, de soutien-gorge… Puisqu’elle pouvait marcher comme un homme, la femme des sixties était totalement libre. Et le plus fou, c’est que, malgré le caractère choquant de sa première collection, la société a suivi. Deux ans plus tard, on ne voyait plus que des minijupes dans la rue. Comme le disait Picasso, toute création commence par la destruction.Avec Courrèges, la fonctionnalité fait loi. Et c’est toujours le cas aujourd’hui.Oui, mais désormais, il faut vendre à tout prix. Les créateurs ne font plus de choix tranché. Ils proposent tout. Même Lagerfeld n’est pas parvenu à imposer un seul style. Coco Chanel, au contraire, trouvait normal de n’habiller que 20 % des femmes. Si vous aviez des seins, vous n’aviez aucune chance de porter ses créations.En 1962, vous avez photographié le premier jean vendu en France. Ce n’était pas anodin !Le plus incroyable, c’est qu’il n’a plus jamais quitté le devant de la scène. Mais vous savez : plus important encore que le vêtement, ce qui donne du style, c’est le mouvement. Regardez la saharienne mythique d’Yves Saint Laurent posée sur un cintre. Elle ne donne rien. Prenez la même pièce capturée sur Veruschka (mannequin culte des années 70, NDLR.) par le photographe Franco Rubartelli pour Vogue Paris. Ça n’a plus rien à voir. La femme qui porte le vêtement lui donne vie. Parfois, le vent peut aider aussi !Vous avez un regard intéressant sur la minceur ; un idéal de beauté apparu dans la foulée de la révolution Courrèges. Vous l’associez à l’être et pas au paraître. N’est-ce pas étonnant ?Dans les années 60, l’Europe doit rattraper son retard par rapport aux États-Unis. Les femmes font des études et peuvent embrasser de grandes carrières. Elles font du sport et veulent rester minces. Cet idéal n’est pas un diktat de la société. C’est leur choix. La minceur est le symbole de leur liberté. Le corps devient une sorte de vêtement au travers duquel elles expriment qui elles sont. Évidemment, il y a des exceptions : aujourd’hui, les très jeunes filles se cachent dans des pantalons beaucoup trop grands. Elles se ressemblent toutes. Si ce choix est discutable (il sourit), il a le mérite de leur permettre de marquer leur opposition aux choix vestimentaires de leurs parents.Vous avez photographié les femmes les plus désirables et désirées du monde : Grace Jones, Loulou de la Falaise, la comédienne Françoise Fabian… Quelle est votre définition d’une belle femme ?Mes amis me disent souvent que je fais un métier formidable (il sourit). Mais vous savez, à force, je ne vois plus que les défauts : des dents trop blanches, les extensions de cheveux… À l’exception d’Arielle Dombasle qui, à plus de 60 ans, a foulé la scène du Crazy Horse avec panache, le botox est souvent un désastre. Le pouvoir de séduction d’une femme est difficilement descriptible. J’aime donner l’exemple de la violoncelliste Jacqueline du Pré. Elle ne se maquillait pas, mais son naturel la rendait irrésistible. Tous les hommes tombaient amoureux d’elle.À propos du Crazy Horse, vous racontez qu’Azzedine Alaïa (dont on peut découvrir un fantastique portrait dans l’exposition) doit beaucoup à ce cabaret. Pourquoi ?Ma rencontre avec lui a été incroyable ! Contrairement à tous les autres créateurs, Azzedine était un véritable couturier. Au début de sa carrière, pour gagner de l’argent, il a travaillé au Crazy Horse. C’est là qu’il a appris à sculpter les fesses des femmes. La première collection de Mugler, c’est d’ailleurs lui qui l’a dessinée.Quel regard portez-vous sur les femmes que vous avez photographiées il y a 50 ans ?Quand on est photogénique, on le reste… Un visage qui prend bien la lumière ne cesse pas d’un coup d’être magnifique… Le corps, c’est un peu différent ! Dans ma vie, j’ai fait très peu de nus. De toute façon, le genre a été surexploité. Je ne vois pas ce que j’aurais pu exprimer de nouveau.C’est ce qui vous a décidé à arrêter la photographie de mode ?Je n’ai jamais eu envie de me laisser enfermer dans un seul style. Les deux images récentes que je présente dans cette exposition font partie d’une série de 15 réalisée depuis un an. La photographie de mode est, par essence, le fruit d’une commande, alors qu’ici, au travers de mes collages, je suis totalement libre de raconter ma propre histoire. Et puis, vous savez : aujourd’hui, tout le monde peut sortir son téléphone et devenir photographe. La photographie classique, c’est fini. Ce qui reste, c’est la femme ! Je viens d’ailleurs de terminer un essai qui traite de la beauté. Sur les 16 auteurs invités à définir leur vision de la beauté, seuls trois n’ont pas évoqué la femme. La nature vient bien après ! Amusant, non ?Peter Knapp, Compte à Rebours, 2024-1960, jusqu’au 17 avril 2025 à la galerie Oana Ivan, rue du Faubourg Saint-Honoré 93 75008 Paris. galleryoanaivan.com