L’interview So Soir : rencontre avec la costumière Julie Lebrun qui a habillé Romain Duris et Julien Doré
Elle exerce un de ces métiers de l’ombre, pourtant essentiel aux personnages dans un film ou une série. Nous avons pu rentrer dans la caverne d’Ali Baba de cette styliste qui a été nommée aux Magritte de la meilleure costumière cette année pour le film ‘Une part manquante’ avec Romain Duris.
ParIngrid Van Langhendonck,
PhotoPhoto Laetizia Bazzoni
Notre interview s’est passée à Bruxelles, dans une rue d’Uccle, au bout d’une allée dans une arrière-maison. On pénètre dans un vaste local, avec un bureau en acajou, sur lequel on trouve des planches de dessins, une machine à coudre dans un coin et surtout des enfilades de tringles, de caisses et d’étagères couvertes de mille accessoires colorés, des chapeaux de toutes les formes, des costumes de canard ou de cosmonaute mais aussi quelques jeans, des robes, des chaussures de toutes les tailles et des costumes classiques… Un dédale de fringues.
C’est ici que naissent les looks que compose Julie pour le cinéma, pour des spots publicitaire ou même pour des clips. Costumière est un métier que l’on connaît mal, mais qui a son importance quand on veut raconter une histoire, elle nous en dit plus sur sa passion et sur ce métier de l’ombre.
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Que doit-on faire comme études pour devenir costumière de cinéma ?
« La mode pour moi, c’était une évidence. Alors dès 16 ans, durant mes trois dernières années de secondaire, j’étais déjà élève libre, le soir en stylisme à Saint Luc, puis je suis allée étudier le stylisme à Paris, dans l’Atelier Letellier, mais durant mes études je me suis posé par mal de questions. Je me suis assez vite rendu compte que devenir Jean-Paul Gaultier, ce n’était pas si facile… Créer une collection, aborder le travail de couture, c’est trop astreignant pour moi. J’aimais le dessin, l’assemblage mais je n’étais pas destinée à monter ma collection, c’est trop de solitude et d’investissement. J’ai quelques amis qui l’ont fait, qui ont lancé une marque, dont on connaît le nom, mais ils ont une vie impossible. Ce sont des métiers qui demandent une abnégation totale pour pouvoir à peine vivre de ce qu’on fait, ce n’était pas pour moi. »
Comment êtes-vous arrivée dans cet univers ?
« Mon colocataire parisien était stylisme de mode sur des shootings photo, il m’emmenait avec lui et ça a été mon premier déclic. Mais je n’ai pas aimé Paris, je suis donc vite rentrée à Bruxelles, et j’ai enchaîné les stages dans des studios de stylisme, j’ai travaillé dans une entreprise qui fabriquait des uniformes, je m’y ennuyais ferme… Jusqu’à ce que je rencontre une styliste qui travaillait pour la pub, et elle m’a invité à venir travailler avec elle sur un plateau. C’était un gros studio belge, Monev, qui gère des tournages dans la publicité ou le cinéma. Une fois sur place, j’ai trouvé tout génial, c’était pour une pub Luminus avec des petits personnages rouges, j’hallucinais. Je l’ai assistée pendant deux ans. Puis j’ai eu la chance de pouvoir m’occuper des costumes d’une série hollandaise « de Parelvissers » (traduisez : les pêcheurs de perles), qui a cartonné en Flandre, c’était ma première expérience des tournages de fiction et c’est un autre monde. Ce sont des tournages de plusieurs mois, on vit loin de chez soi, en communauté. C’est un peu trop une vie de bohème pour moi, mais c’est une sacrée expérience. Et ça m’a donné l’impulsion pour me lancer toute seule, j’avais le réseau, l’envie, j’y suis allée. Evidemment, j’ai commencé par les jobs les moins bien payés, ceux que les autres costumières ne veulent pas faire, comme certaines pubs à petit budget et petit à petit j’ai monté le stock qui est autour de nous. Au début, cela se limitait à quelques caisses dans le garage de ma grand-mère… »
Un petit entrepôt à Uccle où reposent les mille costumes de Julie - Laetizia Bazzoni
Aujourd’hui, votre stock est un véritable entrepôt et on ne sait où poser les yeux…
« J’achète une grande partie, mais tout ce qu’on a en stock permet de trouver des solutions pour réduire le budget. Je me fournis aussi en friperie, mais je ne peux pas acheter sur Vinted par exemple, parce que j’ai besoin de factures. En pub tout doit aller vite, il faut trouver la bonne taille, donc c’est plus souvent l’achat pur. Certaines boutiques acceptent de me donner des pièces dans trois tailles différentes et m’autorisent à ramener ce qui ne convient pas, c’est précieux pour moi. Sinon je ne fonctionne avec les fripes que pour les longs métrages, quand on a un peu plus de temps pour faire les choses. On pourrait croire que tout le monde préfère le cinéma, mais j’aime ces deux univers différents. La pub me permet d’avoir des contrats plus courts et c’est plus compatible avec ma vie de maman, et puis, on ne va pas se mentir, cela paye mieux. » (rires).
En quoi le costume est-il si important ?
« Le stylisme fait partie des sentiments, de l’identité des acteurs, on est dans une forme de psychologie. On a déjà eu des heures de discussion pour sélectionner la juste cravate. Dans le dernier film que j’ai fait, avec Romain Duris, qui s’appelle ‘Une part manquante’, on raconte l’histoire d’un père qui cherche sa fille, kidnappée par sa mère au Japon. Le scénario dénonce le fait qu’au Japon, le parent qui part avec l’enfant a tous les droits et c’est un drame pour le parent lésé. Ce père est un homme perdu. Il faut être juste dans les intentions et dans ce que l’acteur veut exprimer. Un homme qui recherche sa fille partout ne change pas de veste tous les jours, le costume va donner du crédit aussi à son jeu. Cela apporte du sens à ce que les images racontent. Et puis, quand on y regarde de plus près, chaque film a une couleur. Donc le travail de costume fait partie de l’enveloppe esthétique du film. »
« Le costume ajoute du sens au personnage » - Leonidas Arvanitis
Une anecdote ?
On est parfois confrontés à de drôles de défis. Quand j’habille Julien Doré dans son dernier clip, il est en costume, cela paraît basique, si ce n’est qu’il y a un chat dans le clip, un grand chat roux à longs poils. Julien voulait que le costume soit assorti au chat. On a donc dû trouver un tissu avec une impression de poil dans la trame, mais on ne pouvait pas non plus partir sur un tissu trop poilu, car il a déjà cette longue masse de cheveux. Donc il a fallu trouver un costume avec ce tissu bien particulier, dans une nuance de brun rouille ; et ça m’a pris pas mal de temps. Mais quand on y parvient, non seulement l’acteur ou le chanteur se sent plus à l’aise dans ce qu’il veut porter comme message. On peut vraiment dire que le costume enrichit l’histoire et le message de la chanson et c’est ça qui me porte.
Un défi, le costume poil de chat pour Julien Doré. - D.R
Le costume fait-il tant partie de la narration ?
« Bien sûr ! Mais c’est pareil dans la vie, en fait. Quand une femme est à moitié dépressive, et qu’on veut évoquer cela dans une pub de 30 secondes, on ne peut pas la faire trotter en talons, c’est assez évident quand on y pense. Et dans la vie aussi, un vêtement, ça raconte tout sur quelqu’un. J’ai pris l’habitude d’observer les gens et ce qu’ils portent, car cela m’aide à composer des personnages par la suite. C’est aujourd’hui quelque chose que je scanne immédiatement quand je croise quelqu’un, car on envoie des messages avec nos choix vestimentaires. Parfois on peut devenir la profession de quelqu’un en observant son look. Même chez les enfants, on constate que porter telle ou telle pièce à la mode déterminera dans quelle bande vous évoluerez, c’est un élément de sociabilisation bien plus important qu’on le croit. Parfois vous savez qu’une pièce vous irait, mais elle ne vous incarne pas, ou vous n’osez pas l’acheter, parce que vous n’avez pas envie de donner l’impression d’être quelqu’un d’autre. Chez les hommes, c’est plus délicat, car rien ne ressemble plus à un costume gris qu’un autre costume gris, mais le plus parlant, souvent, ce sont nos chaussures. » Elle rit, et dans la foulée tout le monde dans la pièce jette un coup d’œil à ses chaussures en se demandant ce que cela dit de lui ».