Elle est son propre tyran. Elle peut parler, nous dit-elle, de son ex – et l’enfermement dans leur histoire jusqu’à la libération salvatrice qui sont le fil rouge de son nouvel album – mais, celle qui lui fait plus de mal, c’est elle-même. Elle y a réfléchi, à qui elle était vraiment. Un mot pour Imany : authentique. Un peu comme sa voix, profonde, que pourtant elle n’aimait pas et qui lui permet depuis des années de remplir sa mission : transmettre. Et ce qu’elle fait passer à travers son album Women deserve rage (qui sort vendredi prochain) est puissant.
Son vécu de femme pourtant très libre, féministe radicale de son propre aveu, qui se retrouve emprisonnée par les diktats de la société, oppressée dans son couple, réduite à ne plus faire de choix, interroge sur les rapports femmes-hommes. Sur la notion de féminisme aussi, alors qu’elle a aujourd’hui adouci la sienne. Mais, « nous les femmes, on s’est fait avoir avec le tout avoir », analyse-t-elle dans un entretien au So Soir. On se doutait qu’Imany, ancienne mannequin et sportive de haut niveau (deux détails qui n’en sont pas dans son parcours), n’était pas vraiment timide (son tube planétaire Don’t Be Shy ) ; elle ose enfin dire avoir toujours été un peu « énervée ». Parce qu’une femme a le droit d’être en colère, pour ensuite se reconstruire, puis se retrouver. « Il ne restait pas grand-chose quand je suis sortie de cette relation, mais il restait l’essentiel : celle qui veut vivre, celle qui était là à l’origine, et que peut-être j’ai négligée ».
Imany, les visuels de Women deserve rage et de Mad racontent déjà beaucoup de ce projet : on vous voit en femme au foyer, acculée à côté des casseroles, et sur un sofa, malheureuse, avec un fer à repasser reflétant votre visage. La symbolique est forte…J’avais envie d’exprimer ce qu’est l’oppression invisible de la femme à l’intérieur du foyer, du couple particulièrement. Les violences physiques, c’est facile à décrire en images, mais les violences psychologiques, c’est très difficile. Dans la vie, c’est difficile à voir, et même à expliquer parce que parfois tu étouffes, tu es au fond du trou parce que tu as du mal à exprimer le problème. L’histoire du fer est arrivée un peu par hasard après avoir vu une série d’autoportraits de l’artiste Sarah van Rij avec un pommeau de douche, une bouilloire, etc. Et avec le fer à repasser, je me suis dit qu’il y avait quelque chose en lien avec le fait qu’on nous demande d’être lisses. Il y a aussi sa propre réflexion dans cet objet de la vie domestique, qui devient une extension de nous au bout d’un moment. On ne sait plus si on a choisi d’être là. Cette fille – en l’occurrence, moi –, on la sent perdue dans ses pensées, enfermée, elle est dans son quotidien. Et j’avais envie qu’on ressente l’enfermement intérieur dans la maison, mais aussi l’enfermement à l’intérieur de soi. Et cette pression du fer, de la société, qui dit qu’on doit être lisses, nous les femmes. Et en même temps, prendre un fer en pleine gueule, c’est quelque chose aussi !Cette oppression au sein du couple, quand avez-vous mis le doigt, et un nom, dessus ?C’est un déclic très long. Tu te mets sur la balance et tu as l’impression que les moments durs sont plus lourds que les moments joyeux, harmonieux. Et que le jeu n’en vaut plus tellement la chandelle. J’ai alors commencé à voir une psy. C’est par mon corps au départ que ça s’est révélé. Je me suis rendue compte que j’étais tout le temps malade, que j’étais tout le temps creusée, crevée, que je n’avais plus de temps pour moi, que j’étais en burn-out complet, en tournée ou pas. La femme au foyer doit porter le foyer, c’est un peu son métier. Et elle est complètement dévalorisée, on pense qu’elle regarde Les feux de l’amour toute la journée ! La femme qui travaille doit, elle, commencer son deuxième travail en rentrant à la maison et elle devient un peu cette femme au foyer par intérim, qui doit s’occuper de la maison, des enfants, du mec, de tout. En fait, on s’est fait avoir avec le « tout avoir ». « On est femme, on peut tout avoir » : la carrière, l’homme, les enfants, la maison, l’argent… En réalité, ça veut dire tout porter. Et à un moment donné, quand tu portes tout, tu craques. Mon premier déclic a été mon corps. Et pour le soigner, il fallait que j’aille chercher ce qui se passe dans mon cœur et dans mon esprit. Ensuite, j’ai compris que tout ça ne me convenait pas, que je m’étais enfermée moi-même dans toutes ces croyances. J’ai vu toutes les chaînes que je portais autour de moi et la clé, en fait, tout ce temps-là, était sur moi.Ce que vous dites aussi, c’est qu’il faut alors oser demander de l’aide…Oui, parce que nous, les femmes, on ne demande pas tant d’aide que ça puisqu’on est censées tout savoir, tout assurer. Même quand on se retrouve dans une relation qui n’est pas la bonne, où on n’est pas forcément bien traitée, on ne va pas demander de l’aide. On va juste se plaindre aux copines, mais ce n’est jamais : « Je ne sais pas comment faire pour m’en sortir ; Est-ce que ce que je vis est normal ? ». Si tu ne demandes pas de l’aide, tu n’en as pas. Et demander de l’aide, c’est déjà avouer qu’on est en position d’échec. Il faut quelque part mettre son ego de côté et dire qu’on n’y arrive pas, et qu’on a peut-être fait de mauvais choix.Vous racontez en chansons tout ce processus jusqu’à partir, faire le deuil de la relation et puis se retrouver soi, se reconstruire (My own story ). Il restait quoi de vous à ce moment-là ?J’ai l’impression qu’il restait peu. C’est pour ça que dans la chanson, je dis « And I will live what’s left of me », parce que si je restais là, je mourais, c’est sûr. Il ne restait pas grand-chose, mais suffisamment, déjà pour écrire cette chanson. Et pour faire face aux jours d’après et aux décisions qu’il fallait prendre. Il ne restait pas grand-chose, mais il restait l’essentiel : celle qui veut vivre, celle qui était là à l’origine, et que peut-être j’ai négligée.Ce cheminement pour arriver à qui vous êtes et l’assumer (dans I am who I am ) a été long. Vous pensiez vous connaître au moment d’entrer dans cette relation et, en fait, vous n’étiez pas celle que vous croyiez ?...Album Women Deserve Rage, sortie le 24 octobre.