
La tendance no kids n’a rien de neuf. Hôtels adults only, restaurants qui regardent les poussettes de travers, mariages « sans enfants » revendiqués, zones réservées aux adultes dans les avions… Le mouvement s’est installé progressivement, porté par un discours bien rodé : bien-être, sérénité, liberté retrouvée.
On se souvient notamment de la compagnie aérienne belgo-néerlandaise Corendon, devenue en 2023 le premier opérateur européen à proposer officiellement des zones strictement réservées aux adultes à bord de ses vols. Mais que cette logique gagne aujourd’hui le transport public marque un vrai tournant.
Le groupe de mamans toxiques à Hollywood fait lui aussi débat dans la sphère publique :
Avec le lancement de la classe Optimum Plus sur la très fréquentée ligne Paris–Lyon — repaire bien connu des voyageurs d’affaires — la SNCF ne fait, en théorie, que décliner une énième version de sa classe business. Sauf qu’en lisant entre les lignes des avantages proposés, une phrase fait sursauter :« Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés. »
Présentée comme un bénéfice. Comme un argument premium. Comme un luxe. Il n’en fallait pas plus pour que les parents s’indignent et pour que la question surgisse, brutale : jusqu’où ira la dérive no kids ?
Le silence, nouveau privilège premium
À première vue, l’argument semble imparable. Nous vivons dans un monde saturé de bruit, de notifications et d’injonctions permanentes. Le train est devenu un bureau roulant, une salle de réunion improvisée, parfois même un refuge mental. Le tourisme du silence gagne en popularité depuis plusieurs années, et les wagons silence, déjà présents dans plusieurs pays européens, répondent à ce besoin très contemporain de calme choisi. Mais exclure explicitement les enfants, ce n’est plus parler de comportement. C’est parler de personnes.
Un sondage mené par Newsweek avec l’institut Redfield & Wilton Strategies révèle que 59 % des répondants se disent favorables à l’instauration de zones sans enfants dans les trains et les avions. Seuls 27 % s’y opposent .Plus frappant encore : l’adhésion est particulièrement forte chez les jeunes adultes. 61 % des 18–24 ans y sont favorables, un chiffre qui grimpe à 69 % chez les 25–34 ans. En Italie, certains trains proposent déjà des wagons Allegro ou Silenzio, où le calme est de mise. Mais jamais les compagnies ferroviaires n’y ont brandi l’argument frontal du sans enfants. La nuance est essentielle.
L’enfant, nouvelle nuisance du luxe contemporain ?
Le débat change alors de nature. Il ne s’agit plus seulement de confort de voyage, mais de la place de l’enfant dans l’espace public. Est-il devenu un désagrément à gérer ? Une variable à exclure au nom de l’expérience client ?
Le no kids s’affiche aujourd’hui comme un marqueur lifestyle à part entière. Ne pas vouloir d’enfants ou ne pas vouloir être dérangé par eux, se revendique sans détour, souvent enveloppé dans un discours de santé mentale et de bien-être personnel. Ce qui relevait autrefois du non-dit devient un argument marketing assumé. Mais un train n’est pas un hôtel-boutique.
Les défenseurs des classes sans enfants invoquent la réalité du quotidien : un bébé qui pleure à 7h42 dans un train bondé peut transformer un trajet en épreuve. Les parents, eux, rappellent que voyager avec un enfant est déjà une logistique complexe et que la stigmatisation ajoute une couche de culpabilité à une fatigue bien réelle.
Le cœur du problème est là. À force d’optimiser chaque espace pour des usages ultra-ciblés, ne finit-on pas par fragmenter le vivre-ensemble ? Après le wagon sans enfants, faudra-t-il des trains sans adolescents bruyants, sans appels professionnels intempestifs, sans conversations trop animées ?
Le luxe du calme
Si la SNCF cristallise aujourd’hui les tensions, ce n’est pas tant pour ce qu’elle fait que pour ce qu’elle révèle. Le train est un microcosme : toutes les générations, toutes les classes sociales, toutes les humeurs y cohabitent. Y introduire une logique d’exclusion, même partielle, interroge notre seuil de tolérance collective.
Le no kids est-il une simple tendance lifestyle ou le symptôme d’une société de plus en plus allergique à tout ce qui déborde, dérange, vit ? Et quoi de plus vivant, justement, qu’un enfant qui rit, qui pleure, qui joue ?
Peut-être que la vraie question n’est pas de savoir s’il faut ou non des classes sans enfants, mais pourquoi l’idée séduit autant. Et surtout pourquoi ne pas prendre le problème à contre-pied : plutôt que de créer des compartiments sans enfants pour préserver le calme, ne serait-il pas plus intelligent — et plus inclusif — d’imaginer des wagons pensés pour eux ? La SNCF propose déjà des Espace Famille à bord des TGV INOUI les week-ends du vendredi 14h au dimanche après-midi, et durant les vacances scolaires, mais ne faudrait-il pas carrément créer des espaces avec des jeux, de quoi bouger, se défouler, exister… sans craindre de déranger. Un luxe, finalement, qui profiterait à tout le monde.
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