
« Première rentrée des classes du p’ti loulou » ; « Elle n’a même pas pleuré. #mamanfière » ; « Sur son 31 pour rentrer chez les grands »… On vous en passe et des meilleures (et surtout plus insignifiantes). Vous n’avez pas pu le louper – même si vous n’avez pas un bambin à aller déposer le matin devant (ou derrière) les grilles de l’école –, tant les photos sur les réseaux sociaux sont là pour en attester : la rentrée des classes (francophones) a bien eu lieu. Et c’est le jour où des milliers d’enfants concourent, malgré eux, pour le titre – 2.0 et fictif, on vous rassure on n’en est pas encore là – de l’écolier « modèle » en ce premier jour de classe. À qui sera le mieux assorti, en uniforme ou pas (cartable, gilet, chaussures…), le plus « fashion », la plus soigneusement coiffée, le plus souriant alors que d’autres sont en pleurs dans les jupes de leur mère (ou père)… les parents ont tous la réponse : leur enfant. Et ils aimeraient bien que sur leur fil Instagram et Facebook, d’autres le confirment…
Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il ne s’essouffle pas pour autant, au point que cette photographie de rentrée scolaire « est devenue un véritable petit rituel contemporain. Cette image, autrefois destinée à l’album familial, est aujourd’hui très largement partagée sur les réseaux sociaux. Il serait pourtant réducteur d’y voir systématiquement une forme d’exhibition de l’enfant ou la figure de ‘l’enfant trophée’ », nuance la docteure en sociologie Audrey Van Ouytsel. « Ces publications sont aussi l’expression d’une évolution plus profonde de notre rapport à la parentalité, à l’enfance et au regard des autres ».

Il n’y aurait donc pas qu’une fierté parentale (un peu mal placée ?) qui s’exprimerait en ce jour de rentrée. « C’est un moment particulièrement symbolique qui marque une étape dans la trajectoire de l’enfant : une nouvelle classe, parfois une nouvelle école, une nouvelle année qui commence. Photographier son enfant ce jour-là peut simplement traduire la fierté, l’émotion et parfois la nostalgie du parent face au temps qui passe ». Et ce, de tout temps, bien avant qu’on prenne la sphère des réseaux sociaux à témoin. Le cliché non légendé signifierait en somme : « Regarde comme tu as grandi ». « Derrière la photographie publiée se trouve souvent cette volonté de fixer un moment qui, précisément parce qu’il est éphémère, mérite d’être conservé. Dans ce cas, l’enfant n’est pas véritablement exhibé, il est célébré ». Sauf que le rituel familial s’étend désormais à un cercle bien plus large… « Les réseaux sociaux ont en effet profondément transformé la frontière entre l’intime et le public. Des événements qui appartenaient autrefois à la sphère privée sont susceptibles de devenir des événements sociaux », continue la sociologue. « Nous ne nous contentons plus de vivre certains moments : nous les mettons en scène et nous les partageons. Cela participe d’une société de représentation dans laquelle l’existence elle-même tend à être documentée et rendue visible ». En d’autres termes : le « je pense, donc je suis » a fait place au « je publie, donc je suis ». Pardon Descartes.

Famille, qui es-tu ?
La question de « l’enfant trophée » doit toutefois être considérée. « L’enfant peut parfois devenir le support d’une représentation du parent lui-même. La manière dont il est habillé, les objets qui l’entourent, son cartable ou le cadre dans lequel la photographie est prise peuvent véhiculer des informations sur le milieu social, les ressources économiques ou le style de vie de la famille. Lorsque l’on exhibe davantage l’ensemble des attributs matériels que l’émotion de voir son enfant grandir, la photographie change de fonction. Elle ne dit plus seulement ‘mon enfant entre à l’école’, mais aussi, implicitement : ‘voici la manière dont nous vivons’, ‘voici la famille que nous sommes’ ». Certains n’hésitant d’ailleurs pas à répéter « leur » rentrée dans les moindres détails. Pour la captation de l’émotion de l’instant, on repassera donc : là où, hier encore, on essayait la tenue idéale quelques jours avant de l’enfiler pour de bon, d’autres immortalisent déjà tout l’attirail la veille, au cas où, le jour J, le sourire ou la petite mèche ne seraient pas tout à fait en place. Et si l’on parle de trophée, c’est parce qu’il y a forcément compétition. Entre les parents, bien sûr… « Ils sont soumis à de nombreuses injonctions : offrir le meilleur à leur enfant, favoriser son épanouissement, choisir les bonnes activités, la bonne école… Les réseaux sociaux ajoutent une dimension supplémentaire : celle de devoir parfois montrer que l’on est un bon parent ».
Il ne faut donc pas confondre « être fier de son enfant » et être fier de ce que ce même enfant raconte de soi. « Dans le premier cas, la photographie témoigne d’un attachement et d’une émotion profondément ordinaires : on est heureux de voir son enfant grandir », continue Audrey Van Ouytsel. « Dans le second, l’enfant peut devenir un marqueur social, une manière de rendre visible la réussite familiale. Et cette distinction n’est pas toujours consciente. Les individus ne publient pas nécessairement une photographie avec l’intention de se comparer aux autres ou de démontrer leur statut social. Mais les images circulent dans un espace où elles sont nécessairement comparées, interprétées et mises en perspective avec celles des autres ».
Pas de culpabilisation
On en revient donc à cette fameuse et insidieuse compétition. « On voit son enfant, puis celui des autres. On observe les vêtements, les cartables, les écoles, les activités, les vacances, les anniversaires. Peu à peu se construit une sorte de vitrine de la parentalité contemporaine. Et dans cette vitrine, l’enfant peut devenir malgré lui le reflet du capital économique, culturel et social de sa famille ».
De là à dire que publier une photographie de son enfant le jour de la rentrée est un acte narcissique ou problématique, il n’y a qu’un pas… qu’il ne faut pas franchir, insiste la sociologue. « Il ne faudrait pas tomber dans une lecture culpabilisante pour les parents ». Ceux-ci devant cependant avoir conscience qu’entre « célébrer son enfant et se mettre en scène à travers lui, la frontière est parfois ténue. Et les réseaux sociaux rendent cette frontière encore plus poreuse ». Être parent, personne ne le niera, c’est du sport. Être un parent sur les réseaux, c’est une compétition, à laquelle on choisit (parfois un peu malgré soi) de participer.
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