
Au Tennis Club de Paris, adieu podium. Les invités débarquent dans la pénombre, face à vingt-six cabines en bois circulaires. La hiérarchie sociale du front row ? Abandonnée. Ici, tout le monde est logé à la même enseigne, assis sur des tabourets face à des parois closes. Dans une ambiance à mi-chemin entre l’antichambre d’un club libertin et une expérience scientifique un peu louche.
Sophie Fontanel, la critique mode nous donne une leçon de style :
Le Kaiser-quoi ?
Le dispositif s’appelle « Specula Mundi », mais en gros, c’est un Kaiserpanorama. C’est l’ancêtre du cinéma du XIXe siècle : une machine où les gens payaient pour regarder des images en 3D. Ici, même délire, mais en version charnelle. Quand la musique part, les petites trappes métalliques devant les yeux des spectateurs se lèvent. Le public se retrouve le nez collé à la vitre, obligé de tendre le regard pour capter ce qui se passe de l’autre côté. Dans ce peep-show inversé, le corps n’est plus une marchandise à consommer, mais un mythe à vénérer.
Une façon pour Michele d’inciter le public de ralentir. À une époque où la mode se scrolle en trois secondes sur TikTok, il contraint l’audience à fixer, scruter et traquer le moindre détail. « Je suis fatigué, nous le sommes tous. Ce que je vois m’épuise, au point que je ne sais plus regarder », lâchait le créateur en backstage. Ce set-up, c’est sa thérapie de groupe : réapprendre à voir.
Garavani, le fantôme d’Hollywood
Même si Valentino Garavani repose désormais à Rome, son esprit flottait clairement dans ces boîtes lumineuses. En intro, sa voix résonne, racontant comment sa vocation est née dans les salles obscures, fasciné par les stars comme Hedy Lamarr. Michele a pris cet héritage au pied de la lettre. Ce qui se laisse voir par le trou de la serrure, ce ne sont pas juste des fringues, c’est du cinéma en barre.
Les filles de l’autre côté de la vitre ne marchent pas, elles apparaissent. C’est l’âge d’or d’Hollywood avec une juste dose d’Art Déco et de drama italien. On y croise des silhouettes sorties tout droit d’un vieux cabaret. Comme cette slip dress en satin blanc, coupée en biais, surmontée d’un manteau de velours qui traîne au sol et d’une coiffe en plumes d’autruche. On jurerait voir passer le fantôme de Marlene Dietrich.
Côté matières, c’était l’opulence totale. Des capes en mousseline poudrées d’argent, des kimonos en velours noir taille basse, des robes déesses en lamé or qui transforment les mannequins en statuettes d’Oscars vivantes.
Entre messe et chaos
Ce qui claque, c’est ce mix de sacré et de trash. La musique oscille entre symphonie classique et gros son techno berlinois, histoire de créer une tension bien palpable. Les mannequins, coiffées de rayons de soleil dorés, s’offrent au regard comme des idoles intouchables. C’est beau, flippant et brillant à la fois.
En refusant le catwalk classique pour ce dispositif voyeuriste, Alessandro Michele a réussi le plus bel hommage possible à Garavani. Il n’a pas copié ses robes, mais capturé son obsession : faire de la femme une créature inatteignable, une star de cinéma muet que l’on admire derrière une vitre sans jamais pouvoir la toucher. Quand le rideau est tombé et que les volets ont claqué, pour la première fois depuis longtemps, le public a eu l’impression d’avoir vraiment vu quelque chose.
Ne manquez plus aucune actualité lifestyle sur sosoir.lesoir.be et abonnez-vous dès maintenant à nos newsletters thématiques en cliquant ici.
Sur le même sujet














