Être maman en 2026 : lutter contre l’épuisement - Anissa Hezzaz

Être maman en 2026 : lutter contre l’épuisement

Charge mentale omniprésente, fatigue chronique, injonctions contradictoires : être mère en 2026 n’a jamais été aussi intense. Et pourtant, le mythe de la mère parfaite résiste. Marine Ghuys, psychologue spécialisée en parentalité, démonte les mécanismes d’un épuisement qui touche toute une génération.
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Jamais on n’a autant parlé de charge mentale, de burn-out maternel, de parentalité consciente. Les podcasts fleurissent, les comptes Instagram se multiplient, les mots existent enfin. Pourtant, les mères de 30-35 ans s’effondrent. Pas toutes, pas d’un coup, mais sourdement, silencieusement, jusqu’au point de rupture. En Belgique, 8 % des parents sont confrontés au burn-out parental, plaçant le pays dans le top 3 mondial des nations les plus touchées. Selon une étude internationale menée par l’UCLouvain, ce syndrome concerne entre 5 et 10 % des Belges, dont une majorité de femmes. Des chiffres qui interrogent…

Le job de mère comme nouvelle casquette

Pour comprendre pourquoi la maternité en 2026 pèse plus lourd qu’avant, il faut d’abord comprendre ce qui a fondamentalement changé dans sa structure. Pas le contenu du rôle maternel en lui-même, mais sa place dans une vie. « Avant, quand on devenait mère, tout le reste s’arrêtait », explique Marine Ghuys, psychologue formée en psychologie clinique de l’adulte et thérapie brève. « Il y avait une transition : de ma vie d’employée à ma vie de mère. Aujourd’hui, cette transition n’existe plus. On continue sa vie d’employée et on prend juste le job de mère en plus. »

Ce glissement sémantique dit tout. La maternité n’est plus une transformation identitaire, c’est une couche supplémentaire. Alors que les femmes investissent massivement les sphères professionnelle et administrative autrefois réservées aux hommes, la charge mentale domestique et parentale, elle, n’a pratiquement pas bougé de camp. En Belgique, les femmes consacrent en moyenne deux fois plus de temps aux tâches ménagères que les hommes au quotidien. D’après l’Institut belge pour l’égalité des femmes et des hommes, ils y consacrent entre 56 minutes et 1 h 20 de moins que leurs compagnes, une tendance qui n’a quasiment pas évolué depuis le début du siècle. « La fatigue mentale a été très peu masculinisée », résume la psychologue. « Toutes les tâches plus masculines ont connu un peu d’égalité. Mais la charge mentale est restée purement féminine, ou presque. » Résultat : les mères d’aujourd’hui portent, en plus de leurs propres ambitions professionnelles, l’intégralité de ce que leurs mères portaient déjà. C’est l’addition, pas la substitution, qui épuise.

Le piège des réseaux

À cette surcharge structurelle s’ajoute une pression nouvelle, plus insidieuse : celle de la comparaison permanente. Les réseaux sociaux n’ont pas inventé le regard des autres sur la maternité, mais ils en ont démultiplié le périmètre à l’infini. « Avant, tu te comparais à ta voisine, à une maman que tu croisais à l’école, des personnes qui partageaient le même milieu, le même rythme de vie », analyse Marine Ghuys. « Aujourd’hui, tu peux te comparer à quelqu’un que tu ne croiseras jamais, qui habite aux États-Unis, qui a un mode de vie totalement différent du tien. Et tu n’as aucune information réelle sur sa vie. C’est une comparaison incomparable. »

La parentalité performative naît précisément là, dans cet écart entre une réalité rugueuse et des images lisses, dans cette injonction silencieuse à être simultanément une mère présente, une femme épanouie, une professionnelle accomplie et une partenaire disponible. Un mythe que Marine Ghuys qualifie de dépassé, mais qui persiste pour une raison simple : la pudeur. « On a ouvert la parole sur les difficultés de la maternité, mais il y a encore plein de choses qu’on garde pour soi : quand ça ne va pas dans le couple parce que le bébé ne dort pas, on continue de ne pas le partager, par peur du jugement. La mère parfaite n’existe pas, mais c’est encore peu ancré dans la réalité. Ce n’est que lorsqu’une maman s’effondre visiblement que ça devient concret. »

Burnout maternel : quand le vase est à sec

Le mot circule de plus en plus : burn-out parental. Pour Marine Ghuys, la définition passe par une image : celle d’un vase d’énergie. « L’énergie est centrale pour tout : la mémoire, la prise de décision, la gestion des émotions. Quand elle est à zéro, tout déraille. » Dans un épuisement ordinaire, une bonne nuit ou une sieste suffit à faire remonter le niveau. Dans un burn-out, non. « Ton vase est tellement vide que même quand tu le remplis un peu, tu restes dans le rouge. » Et ce rouge peut durer des mois. « Pour un vrai burn-out, la moyenne est plus proche de six mois que de trois, parfois plus d’un an pour les cas profonds. »

90 % des parents wallons estiment d’ailleurs que la fatigue parentale est sous-estimée, et 15 % n’auraient pas fait d’enfants s’ils pouvaient remonter le temps. Des chiffres qui donnent le vertige, et qui pointent vers un vide collectif : celui de la reconnaissance. Parce qu’avant de s’effondrer, beaucoup de mères n’avaient tout simplement pas le droit de se plaindre. « C’est au moment où tu t’écroules que les gens comprennent que tu en faisais beaucoup. Avant, tu n’avais pas le droit de te plaindre, c’était quand même ton rôle de tenir le coup. »

La psychologue est formelle sur un point : le burn-out parental n’a pas d’âge limite. Il peut survenir à n’importe quel moment de la vie parentale, même quand les enfants sont adultes. Et ses signaux précurseurs sont souvent mal interprétés. « À partir du moment où tu subis ta vie de parent plutôt que tu ne la vis. Quand il n’y a plus rien qui te fait vibrer, ni dans ta vie de parent, ni ailleurs. Quand tes émotions débordent facilement sur des détails. » La distinction entre fatigue normale et épuisement psychique, elle, tient à une chose : la réponse au repos. « La fatigue normale réagit au sommeil supplémentaire. La fatigue psychique, non. »

Changer de langage pour changer les choses

Face à cet état des lieux, que peut-on faire concrètement, en tant que proche, en tant que société ? Marine Ghuys commence par ce qui énerve : les jugements sans solution. « « Ne te mets pas la pression » – OK, mais comment ? « Arrête d’allaiter » – OK, mais pourquoi et comment je me justifie auprès de moi-même ? Ces remarques donnent l’impression d’une solution sans en être une. » Ce qu’elle préconise à la place, c’est une bascule simple dans la manière de s’adresser aux parents : passer de l’affirmation au questionnement. « Si tu questionnes, ça ne peut pas être mal pris. C’est la différence entre « fais ça » et « est-ce que tu as essayé ça ? ». Une question est toujours plus douce qu’une affirmation. »

Découvrez en vidéo notre rencontre avec le super duo mère-fille reallifeandheels :

Sur le plan systémique, la psychologue plaide pour une refonte du congé parental. Non pas un simple allongement du congé maternité, qui risquerait de creuser encore davantage l’écart entre pères et mères, mais une enveloppe globale librement répartie au sein du couple, sur le modèle suédois. « Le fait que ce soit d’office la mère qui reste à la maison crée déjà un écart dès le départ : c’est elle qui prend les rendez-vous pédiatres, gère le sac de crèche. Prolonger uniquement son congé, c’est presque faire marche arrière. »

La vraie question n’est peut-être pas tant de savoir comment les mères peuvent mieux tenir, mais comment une société peut cesser de leur demander de tout porter. En 2026, la charge mentale a enfin un nom. Il est temps qu’elle trouve aussi un meilleur partage.

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