
Ses trous nous fixent, comme si cet objet d’hier ne voulait plus nous quitter des yeux. Il est jaune, a la couleur du soleil qu’on aurait mis non pas « en » mais « sur » un pot déniché au hasard sur un marché provençal. Là-bas, il faisait très « ambiance locale », posé sur la nappe aux imprimés olives. Ici, il piquait autant les yeux que l’odeur de son contenu pouvait en rebuter certains. Ail, ail, ail ! Il n’a pas fait long feu dans notre cuisine. Et on n’aurait jamais pensé le regretter.
De l’objet oublié à la pièce déco
Car aujourd’hui, sur les marchés et brocantes d’été, d’ici et d’ailleurs, on l’a cherché, on a épié les stands pour le (re)trouver. Peut-être était-il égaré ou placé négligemment entre les assiettes en faïence et les savons artisanaux, ce pot à ail ? Jadis exposé fièrement sur les plans de travail, hier remisé au point d’en oublier son utilité, aujourd’hui convoité, le garde-ail s’est popularisé, d’abord dans le pourtour méditerranéen – le condiment y formant, en compagnie de la tomate et de l’huile d’olive, le triangle d’or des saveurs – à mesure que se développaient l’art traditionnel de la céramique et celui de la table.
Rustique et pratique, avec ce petit supplément d’âme (sûrement dû aux yeux, ces trous d’aération nécessaires pour laisser circuler l’air). Longtemps, on a « gardé » l’ail à l’abri de la lumière et de l’humidité grâce à la porosité de ce contenant opaque en terre cuite, au même titre qu’on « gardait » le « manger ». Puis, la modernité s’en est mêlée. Au cours du XXe siècle, la cuisine change de visage, envahie par le réfrigérateur « garde-tout ». Elle se fait plus fonctionnelle, moins personnelle.
Las. Notre époque cabossée aime s’entourer d’objets qui lui ressemblent. Le pot à ail en céramique, comme tout objet portant en lui les traces d’un art manuel, est unique, différenciant. Il célèbre à la fois un artisanat ancestral et un retour aux matières naturelles. Il est utile ici, en cuisine, et, là, décoratif, subtilement détourné de son usage premier, posé élégamment au centre de la table.
Cylindre épuré chez Le Creuset, paré d’un couvercle en liège chez Emile Henry, épousant les courbes d’une gousse chez Zara Home ou surmonté d’un couvercle en cristal pour plaire à d’autres, le pot à ail n’est plus accessoire. Et sur les marchés estivaux, il n’est plus cet objet vaguement identifié chez le potier, il est celui qu’on espère dégoter. Car si c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, c’est aussi dans les vieilles cuisines que se cachent « l’ail et la manière » d’exalter le quotidien.
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