Dans les coulisses de la fabrication des plus célèbres cocottes du monde

Dans les coulisses de la fabrication des plus célèbres cocottes du monde - Orange volcanique, la couleur emblématique de la marque - Marie Honnay

Alors que la marque préférée des fans de plats mijotés s’apprête à fêter ses 100 ans, nous nous sommes invités dans les usines Le Creuset ; un lieu où la tradition va de pair avec l’innovation et qui, secrets de fabrication oblige, aime conserver une grande part de mystère.

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Si la commune de Fresnoy-le-Grand ne vous dit rien, c’est normal. « On est en rase campagne, au milieu de nulle part », nous chuchote le chauffeur de taxi pendant le trajet qui nous conduit de la gare de Lille à l’usine Le Creuset, notre destination finale. À la fois lieu de production, centre administratif, magasin et mini-musée, le QG de Le Creuset est situé à quelques centaines de mètres de celui de Le Bourget, autre leader français dans son segment (celui des bas et des collants).

Découvrez en images notre immersion dans les coulisses d’une chocolaterie belge :

Dans ce coin de France autrefois dominé par de riches tisserands, le berceau français de la cocotte en fonte émaillée n’a rien d’une centenaire assoupie. Malgré un côté rassurant, presque réconfortant, qu’elle revendique pleinement, Le Creuset est la marque de tous les superlatifs. En marge des marmites en fonte qui ont fait sa renommée, l’entreprise s’invite désormais là où on ne l’attend pas. Aux États-Unis, son plus gros marché, les ventes de stock annuelles attirent des fans en délire, prêts à tout (même à payer un droit d’entrée de 25 dollars) pour dénicher la pièce qui manque encore à leur collection. Si la fièvre acheteuse des Américains explique en partie le succès de la marque outre-Atlantique, la passion de Marilyn Monroe pour les cocottes couleur « Jaune Élysée » (elle en possédait une collection entière qui, après sa mort, s’est vendue chez Christie’s pour plus de 25 000 dollars) a grandement contribué à mettre la marque sur le devant de la scène.

Pour les collectionneurs, on l’aura compris, point de répit. La palette de couleurs existante ne compte pas moins de 100 références et de nouvelles sont lancées chaque année. Il faut toutefois parfois jusqu’à 300 essais pour obtenir une couleur d’émail qui réponde tant au cahier des charges du département marketing qu’aux normes de qualité requises pour passer les générations avec brio. À ce jour, le doré résiste néanmoins encore à l’esprit d’innovations sans borne des ingénieurs. Mais « impossible » ne semble visiblement pas faire partie du vocabulaire Le Creuset.

Fan club

Les très jeunes consommateurs ne sont pas – on s’en doute – la cible première de la marque. Toutefois, ils sont nombreux à découvrir Le Creuset lorsqu’ils héritent d’une ou de plusieurs cocottes de leur grand-mère cuisinière. Sur Facebook, de nombreux groupes de fans se pâment devant les séries spéciales. « Et contre toute attente, à ce petit jeu-là, les jeunes ne sont pas en reste », confirme Marie Gigot, directrice de la division Benelux de la marque. Les nouvelles tendances sociétales – notamment celles qu’on a pu observer pendant la pandémie – ont donné naissance à de nouveaux produits conçus pour titiller la fièvre acheteuse des Top Chefs à domicile.

Au musée de Fresnoy-le-Grand, une série de trois cocottes imaginées en 2019 à l’occasion du lancement du film Star Wars témoigne de l’engouement des marchés étrangers pour ce petit bout de France, qui pèse lourd, dans tous les sens du terme. Au Japon, autre marché porteur pour Le Creuset, les accessoires pour animaux (gamelles de toutes les formes, pot à croquettes ou à friandises en céramique…) cartonnent. En céramique ? Oui, car en l’espace d’un siècle, Le Creuset a élargi sa gamme pour toucher de nouveaux marchés.

Boom du fooding oblige, l’entreprise fournit désormais les cuisiniers du dimanche, fans de plats mijotés, mais aussi les rois de la pâtisserie maison, les fétichistes du couteau parfait et les amateurs de vin. Désormais reconnue pour ses moules à tarte en céramique, ses tire-bouchons de luxe ou encore ses poêles en inox signature, la marque française compte bientôt s’inviter hors de la cuisine. Aux États-Unis, elle le fait déjà par le biais d’une ligne spéciale barbecue (lancée chez nous ce printemps), ainsi que d’accessoires complètement surréalistes comme… un sac à cocottes destiné à garder votre marmite au chaud si vous décidez d’amener votre pot-au-feu chez des amis ou au parc à l’occasion d’une dînette improvisée.

Belge, l’air de rien

En marge de ces petits délires très anglo-saxons, Le Creuset – un nom qui fait référence au récipient dans lequel on fond des matières premières – est intimement lié à la sacro-sainte gastronomie française. Pourtant, à l’instar de Johnny, Le Creuset – ou en tout cas ses prémisses, est une bonne histoire belge. Suite à leur rencontre au milieu des années 20, les Belges Armand Desaegher (expert en moulage) et Octave Aubecq, as de l’émaillage, posent les bases de la fameuse fonte émaillée. Une invention qui, 100 ans plus tard, reste un miracle de créativité et de technicité.

Pour nous en convaincre, nous avons poussé les portes de cette usine aux nombreux secrets. Un lieu discret qui, en 2013, a doublé sa surface de production. Un agrandissement nécessaire, pour assurer la fabrication des 10 000 pièces qui sortent chaque jour de l’usine. Si une partie des produits Le Creuset – on parle ici des pièces en céramique – est désormais fabriquée sur un site de production thaïlandais, propriété de la marque, l’iconique fonte émaillée reste une spécificité française.

Notre guide pour cette visite ultraprivée, c’est Fréderic Sallé. Directeur de l’usine depuis un peu moins de 20 ans, qui chapeaute 600 collaborateurs. Pourtant, lorsqu’il nous fait entrer dans la fonderie, c’est plutôt l’impressionnant spectacle du métal en fusion qui frappe en premier. Dans ces grands hangars, de nombreux procédés sont désormais automatisés. Le mélange des matières premières s’effectue à une température de plus de 1500 degrés dans deux fours de 8 tonnes chacun. Mais pour assurer un travail parfait, le savoir-faire de quelques ouvriers expérimentés qui vérifient et ajustent la formulation de la fonte reste un must absolu. Il en va de même pour la préparation du sable utilisé pour la fabrication des moules et leur remplissage ; des opérations automatisées, désormais orchestrées par des machinistes formés à ces nouvelles technologies.

Métal en fusion

« Rassurez-vous, nous ne sommes pas en enfer », chuchote le directeur en nous invitant à admirer les flammes de couleur orange qui ont inspiré l’iconique « volcanique », la teinte originale de la gamme. « Depuis la fin des années 90, la fusion de la matière première est le fruit d’un procédé électrique par induction, à la fois plus durable, mais aussi plus efficace en termes de stabilité des bains », poursuit-il. « Les outils en métal (un par type de cocotte) qui servent de modèles pour la fabrication des moules en sable à usage unique sont l’un de nos secrets les mieux gardés », ajoute le directeur en nous dévoilant les étagères sur lesquelles sont stockés pas moins de 350 moules. Ici, pas de photo autorisée, mais on a tout de même l’occasion de noter la diversité des propositions : plancha, moule à blinis, poêle à beignets, crêpière, wok…, ainsi que l’incontournable faitout campagnard qui, en marge de produits parfois éphémères, reste un classique du catalogue. Même en cherchant, on n’a pas eu le temps de repérer les moules créés à l’occasion de la collaboration de la marque avec Harry Potter lancée en 2020, mais on les imagine, classés à côté de centaines d’autres, plus ou moins iconiques.

Dans les coulisses de la fabrication des plus célèbres cocottes du monde - Marie Honnay
La rencontre du verre et du métal constitue l’essence des produits de la maison, dont le logo évoque d’ailleurs symboliquement un four en fusion vu de haut.

Y a-t-il un robot dans l’usine ?

Il n’est pas peu fier, Fréderic Sallé, de nous montrer les robots dernier cri qui ont remplacé les meules manuelles utilisées jusqu’à il y a peu pour débarrasser les produits fraîchement démoulés de toutes leurs imperfections. Ses équipes ont profité de la fermeture de l’usine pendant la pandémie pour mettre au point de nouveaux dispositifs mêlant caméras 3D et robotique. « L’entreprise qui nous a accompagnés à l’occasion de la modernisation de nos installations a pu, grâce à cette collaboration, poursuivre son activité menacée par la pandémie », ajoute-t-il. « Qu’il s’agisse de ce sauvetage ou de toute autre avancée que nous initions, l’aspect humain joue un rôle central dans chaque décision que nous prenons. »

Dans les coulisses de la fabrication des plus célèbres cocottes du monde - Marie Honnay
Si l’usine jouit d’une technologie avancée, le savoir-faire humain reste essentiel.

Le directeur passionné nous entraîne ensuite vers les zones dédiées à l’émaillage des pièces fraîchement démoulées. « Mais avant, il faut décaper le métal pour le débarrasser des dernières impuretés et s’assurer que l’émail puisse tenir », ajoute-t-il. L’engin nécessaire à cette opération s’appelle « grenailleuse ». Celle de Fresnoy-le-Grand est la plus grosse d’Europe. Rien que ça. « Nous l’avons conçue sur-mesure, spécialement pour notre usine. Elle permet non seulement d’obtenir un rendu plus précis, mais aussi d’améliorer les conditions de travail des ouvriers ». Le rebouchage, en revanche, est resté manuel. « Les techniciens qui rebouchent les trous et réparent les aspérités qui apparaissent à la sortie des moules se sont eux-mêmes rebaptisés… bouche-trous », s’amuse le directeur alors qu’il avance d’un pas pressé vers ce qui s’apparente en quelque sorte au stand de tir de l’usine.

Paintball poétique

Comme lui, on a hâte d’assister aux différentes phases d’émaillage des jolies cocottes. Ici, une petite armée de femmes et d’hommes joue du pistolet. Leur rôle : ajuster les modes de pulvérisation en fonction du design de chaque pièce. « La première couche, très fine, sert à assurer l’accroche de l’émail et à empêcher l’apparition de bulles. En apparence, les suivantes ont l’air faciles à exécuter, mais il n’en est rien. Pour obtenir une couleur uniforme tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la marmite tout en maintenant une cadence soutenue, il faut de la pratique, beaucoup de pratique. »

Dans les coulisses de la fabrication des plus célèbres cocottes du monde - Marie Honnay
Pour voir le jour, une couleur d’émail doit prouver sa résistance aux chocs thermiques, aux produits acides et au lave-vaisselle.

« Pareil pour la dernière étape : celle qui, grâce à l’utilisation de 2 pistolets qui projettent de la couleur par-dessus la teinte de base, permet d’obtenir le fameux dégradé si caractéristique des cocottes Le Creuset. Le reste, à savoir la vitrification, les derniers contrôles qualité, l’emballage et l’acheminement des précieuses marmites vers le hall de distribution, n’est plus qu’une promenade de santé », conclut le directeur avant de nous quitter, non sans nous avoir expliqué, en tout bon ingénieur qu’il est, comment le couvercle en forme de dôme de « sa » cocotte à pain fait circuler la chaleur et les vapeurs de cuisson de manière optimale ; juste de quoi créer une croûte parfaite. « C’est de la physique, rien de plus », conclut-il en précisant qu’il la préfère en noir mat, « la teinte qui, en production, lui cause le moins de tracas ». N’en déplaise à monsieur le Directeur, elle existe en trois autres nuances, dont le rouge cerise, encore plus populaire que l’orange volcanique. C’est dit !

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