
La pluie n’a jamais eu très bonne presse. On l’accuse de gâcher les barbecues et de s’inviter aux mariages sans y être convié. Le dicton a bien tenté de la défendre en promettant qu’un mariage pluvieux serait un mariage heureux, mais quelques linguistes soupçonnent une simple erreur d’oreille et un « mariage plus vieux » à l’origine. Dans les deux cas, les photos sur le parvis restent ratées.
En Belgique, elle traîne surtout la réputation de ne jamais savoir partir. En parfumerie non plus d’ailleurs, mais elle n’avait jamais décroché le premier rôle, réservé depuis toujours aux roses, aux vanilles et aux bois précieux. La voilà pourtant en tête d’affiche, avec des recherches Google autour des rain perfumes qui ont bondi de 5.000 %, selon le magazine britannique Who What Wear. La revue américaine Newbeauty, elle aussi, repérait dès le mois de juin l’essor des parfums dit « atmosphériques ». Pour une mal-aimée, le changement de carrière est plutôt réussi. Encore faut-il savoir ce qu’on met exactement en flacon quand on prétend capturer la pluie, car son odeur doit finalement très peu à l’eau.
Le sang des dieux, en flacon
Cette odeur, en réalité, monte du sol. Dans les années 60, deux chercheurs australiens, Isabel Joy Bear et Richard Thomas, lui ont donné un nom : le petrichor. Formé à partir du grec petra, qui signifie la pierre, et ichior, désignant le liquide qui coulait dans les veines des dieux, c’est un nom bien solennel pour des huiles produites par les plantes et des composés fabriqués pour des bactéries, qui s’accumulent dans la terre pendant les périodes sèches.
En 2015, des chercheurs du MIT ont compris comment ces odeurs nous arrivent au nez. En filmant des gouttes au ralenti, ils ont observé de minuscules bulles remonter du sol au moment de l’impact, traverser la goutte, puis éclater en projetant de fines gouttelettes chargées d’odeurs. Le phénomène est plus marqué sous une petite bruine que sous un déluge, ce qui explique pourquoi la terre ne sent jamais aussi fort que lors des premières minutes d’une averse légère.
La molécule la plus reconnaissable de ce mélange s’appelle la géosmine, « odeur de la terre » en grec. Elle est produite par des bactéries du sol, les Streptomyces. Ce sont ces mêmes micro-organismes qui ont permis de mettre au point de nombreux antibiotiques, et notre nez la repère à des doses infimes.
Le grand bol d’air après l’orage
Ce qu’on a envie de porter, au fond, c’est surtout ce qui suit l’averse. Mais pourquoi ce moment-là exactement ? Parce que l’odorat file tout droit vers les zones du cerveau qui gèrent la mémoire et les émotions. La chercheuse suédoise Maria Larsson, qui étudie depuis des années les souvenirs réveillés par les odeurs, a même observé qu’ils remontent le plus souvent à nos dix premières années. Elle y voit la trace d’un sens qui mûrit avant tous les autres. Cette bouffée de terre mouillée suffit alors à rouvrir un jardin d’enfance ou un chemin de campagne.

Et à chaque maison, sa propre averse
Pour When the Rain Stops, la parfumeuse Fanny Bal a réuni un accord aquatique, une rose d’Isparta que la maison décrit comme une gorgée d’eau et, en fond, des aiguilles de pin, de la mousse et du patchouli.
Les amateurs de ciels plus lourd préféreront sans doute Baie 19, composé par Frank Voelkl pour Le Labo en 2019. La maison admet elle-même qu’il aurait pu s’appeler Water 19. Les baies de genièvre, les feuilles vertes et le patchouli y semblent détrempés d’un seul coup, et une touche d’huile de cade, ce goudron végétal au parfum fumé, vient assombrir l’ensemble.
Quant à ceux qui gardent un faible pour l’odeur du bitume mouillé, c’est vers Petrichor Plains, de la maison Mihan Aromatics, qu’il faut se tourner. Joshua Mihan et Julia Brown y racontent une pluie de ville, celle qui tombe enfin sur l’asphalte et la terre après de longues journées de chaleur, sur des notes d’iris, de violette, de romarin et de cardamome.
Une pluie qui ne date pas d’hier
En 1906 déjà, Jacques Guerlain composait Après l’Ondée, un bouquet d’iris, de violette et d’héliotrope qu’il aurait imaginé après avoir été surpris par un orage pendant une promenade à la campagne. À Kannauj, dans le nord de l’Inde, des artisans chauffent depuis des siècles des disques d’argile cuite dans de grands chaudrons de cuivre pour en recueillir les vapeurs dans de l’huile de santal. Le mitti attar qui en naît sent la terre sous les premières pluies de la mousson.
Un nom qui convoque donc le sang des dieux, et une odeur qui ravive de jolis souvenirs. Avec ces éléments, la pluie méritait bien une place sur nos étagères. On lui pardonnera donc volontiers quelques barbecues gâchés. Pour ce qui est des photos de mariage, par contre…
Encore plus de contenu parfum en vidéo :
Ne manquez plus aucune actualité lifestyle sur sosoir.lesoir.be et abonnez-vous dès maintenant à nos newsletters thématiques en cliquant ici.
Sur le même sujet














