
Pour celles et ceux qui suivent l’actualité mode, difficile de ne pas l’avoir remarqué. En effet, lors des dernières fashion weeks, qui viennent de s’achever et ont dévoilé les collections de prêt-à-porter du printemps-été 2027 à New York, Londres, Milan et Paris, il était quasi omniprésent. Et il s’agit d’un sous-vêtement : le soutien-gorge ! À commencer par Prada, où de nombreux mannequins arboraient, avec leurs jupes, des modèles à bonnet en satin ou des brassières tubulaires. Avec ou sans rien par-dessus.

De même chez Miu Miu, où Miuccia Prada a également choisi d’ériger le soutien-gorge en star. Qu’il soit orné de strass ou décliné dans une version casual et sportive (comme sur la mannequin vedette Gigi Hadid), il devient la pièce maîtresse de la silhouette. Sur le podium de la marque new-yorkaise Khaite, un soutien-gorge crème accompagne une jupe crayon en cuir taille haute, façon femme fatale. Présente au défilé Matières Fécales, label fashion au nom déconcertant qui fait beaucoup parler de lui en ce moment, Rihanna était, elle, vêtue d’un imposant ensemble tailleur doré au décolleté plongeant, laissant apparaître un soutien-gorge noir et transparent.
Une pièce de mode en soi
Fin septembre, aux États-Unis, dans la foulée des MTV Video Music Awards, où la chanteuse de pop et de r’n’b Tyla était vêtue d’un soutien-gorge à armatures à l’imprimé serpent et d’une jupe taille basse assortie, le New York Times posait d’ailleurs la question « un soutien-gorge peut-il être un haut ? ». Chez les célébrités, en tout cas, il semblerait que oui : les chanteuses Charli XCX ou Olivia Rodrigo n’hésitent pas, elles non plus, à s’afficher en soutien-gorge. Alors qu’en 2020, pendant la pandémie de Covid-19, de nombreuses jeunes femmes revendiquaient le « no bra », soit l’abandon du soutien-gorge notamment par souci de confort, comment expliquer cet engouement ?

Que se passe-t-il avec cet incontournable sous-vêtement ? « Le soutien-gorge est en effet en train de devenir une vraie pièce de mode », observe Élodie Abrial, Directrice Commerciale Groupe Bon Marché, à Paris. Il s’inscrit dans cette tendance forte d’une sexiness subtile et élégante, et devient une pièce clé de la silhouette, comme un accessoire de mode que l’on montre et que l’on choisit pour son style, et plus seulement pour son maintien. Il se porte ainsi comme un haut, seul ou sous une veste. » Il faut dire que l’offre est aujourd’hui particulièrement large : soutiens-gorge corbeille, brassières, modèles avec ou sans armatures, dentelles ou minimalistes… De quoi s’affranchir de sa fonction purement utilitaire sans renoncer au confort pour autant.
Parmi les marques référentes de cette tendance au Bon Marché Rive Gauche, Élodie Abrial cite Eres, Ysé ou Livy. Créatrice de cette dernière, Lisa Chavy détaille son approche : « Aujourd’hui, les femmes portent un soutien-gorge par choix. Chez Livy, je traite le soutien-gorge comme un bijou. L’idée est de proposer de la lingerie de luxe qui devient un vêtement à part entière. » La marque parisienne (qui vient d’inaugurer sa première adresse bruxelloise) propose, entre autres, des soutiens-gorge bustiers, des push-ups et des modèles triangle, mais aussi des vestes de tailleur dotées d’ouvertures laissant apparaître l’arrière de soutiens-gorges particulièrement sexy et travaillés.
L’incursion de la lingerie dans l’univers de la mode ne date évidemment pas d’aujourd’hui. « La première émergence du soutien-gorge visible remonte aux années 1980 », indique Catherine Örmen, historienne de la mode et autrice de Luxe, une histoire de savoir-faire et d’art de vivre à la française (éd. Larousse). À cette époque, il y a eu l’apparition des bodys ainsi que des soutiens-gorge confectionnés dans des tissus de vêtements d’extérieur. La pionnière a été Chantal Thomass, qui a notamment réalisé une collection dans un même tissu que des vêtements d’extérieur. »
Érotique malgré lui
Apparu au début du XXe siècle, le soutien-gorge s’est progressivement imposé comme une alternative au corset, offrant aux femmes une plus grande liberté de mouvement. Si dans les années 1950, les modèles coniques, dits « en obus » et popularisés par les icônes hollywoodiennes connaissent un fort engouement, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, le soutien-gorge devient aussi un symbole d’asservissement du corps féminin. Pendant la révolution sexuelle, certaines femmes s’en débarrassent publiquement, donnant naissance au mythe des militantes féministes brûlant leurs soutiens-gorge.
« Le soutien-gorge est un archétype du féminin devenu érotique malgré lui puisqu’il touche au corps et à l’intime », remarque de son côté Hayley Edwards-Dujardin, historienne de la mode et autrice de Corps. Habiller, représenter, modeler les femmes (éd. Les Aurores, à paraître le 4 novembre). « Je pense qu’aujourd’hui, l’idée est à la fois de vouloir s’emparer de son désir et de sa sexualité, mais aussi de désacraliser le soutien-gorge, de le rendre multiforme en le déclinant comme un essentiel de la garde-robe du quotidien ».

« Il y a 15 ou 20 ans, montrer à ce point son soutien-gorge aurait probablement été perçu comme une démarche de séduction, estime Renaud Cambuzat, directeur de la création de la marque de lingerie Chantelle. Aujourd’hui, on constate davantage une démarche de réappropriation et de réaffirmation de son corps. » La marque, née il y a 150 ans, multiplie d’ailleurs les collaborations avec des labels de mode branchés, comme Ester Manas ou plus récemment Vaillant Studio. Autre signe de la frontière de plus en plus poreuse entre mode et lingerie : l‘engouement persistant pour la naked dress, cette robe parfois si transparente qu’elle laisse ostensiblement apparaître les sous-vêtements lorsqu’il y en a. De là à voir le soutien-gorge s’exposer massivement dans la rue ? Peut-être, dans un premier temps, sous une veste de blazer, sous une chemise ouverte ou un haut au décolleté plongeant… A moins que les canicules à répétition n’accélèrent le mouvement…
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