La veille de notre rendez-vous avec le plus charmant des designers britanniques, Londres accueillait les vernissages de Frieze et PAD London, deux foires d’envergure internationale dédiées à l’art contemporain pour la première et au design de collection pour la seconde, mais aussi celui de Fabric of Life, une exposition programmée dans la boutique Paul Smith d’Albemarle Street. Nouvellement inauguré, cet espace situé au sous-sol du magasin n’est que le prolongement de celui qui accueille des dizaines d’œuvres et objets, un étage plus haut, au milieu des costumes, souliers et accessoires de la griffe. Ces tableaux, tapisseries, photographies et pièces en céramique dressent les contours de l’univers de Paul Smith. Car c’est précisément dans sa volonté de casser les codes et de ne pas enfermer l’art dans une galerie à l’approche élitiste, que réside la force de persuasion du créateur. Vous pensez que l’art contemporain n’est pas pour vous ? Que vous n’avez ni l’étoffe, ni le compte en banque d’un collectionneur ? Le contenu de cette discussion animée, fantaisiste et pleine de surprises vous est dédié.
Pour nous parler de son incroyable collection, Paul Smith nous a donné rendez-vous au premier étage de son QG londonien, un lieu qu’il occupe depuis 24 ans et dans lequel sont rassemblés des milliers de tableaux, livres, objets, photographies, vélos vintage… On y trouve des œuvres de grande valeur signées Ai Weiwei ou David Hockney, mais aussi une foule d’autres choses. Les murs, entièrement recouverts de souvenirs encadrés, clin d’œil à ceux qu’on retrouve dans toutes ses boutiques, ne sont pas assez grands pour accueillir les coups de cœur d’un homme enthousiaste, partageur et follement drôle.
Alors, comme ça, vous ne voulez pas nous montrer votre pièce préférée parmi toutes celles qu’on peut découvrir ici ?Comment voulez-vous que je fasse ? C’est impossible ! Je suis arrivé ici en 2000. Nous y avons installé nos studios de création, dont cette pièce est le cœur, mais aussi le département chargé de l’aménagement de toutes nos boutiques, notre service commercial, etc. À l’époque, ma femme Pauline et moi avions déjà démarré une collection, mais depuis, il ne se passe pas un jour sans qu’un objet s’ajoute à cet ensemble…Qui est pour le moins hétéroclite ! À côté des tableaux, on trouve des jouets, une collection impressionnante de maillots portés par d’anciens champions cyclistes, un singe en peluche…Je reçois beaucoup de lettres, mais aussi des cadeaux qui me parviennent du monde entier : des sculptures en forme de poissons et des objets en bois sculpté du Japon, des tasses en céramique de Los Angeles, des médailles vintages d’un admirateur italien et même… (il ouvre une boîte, ndlr.) une série de lettres d’une jeune femme belge. Elle a commencé à m’écrire quand elle avait 11 ans. Dans la première, elle me disait : « Je n’aime pas la mode, mais vous, je vous aime ». Je ne fais aucune distinction entre les tableaux les plus chers de ma collection, un petit origami en papier japonais ou une boîte d’allumettes. Pour moi, tous ces objets sont le fruit d’un même effort, d’une passion et d’un enthousiasme qui me font chaud au cœur. J’achète et je collectionne de manière instinctive, sans aucune analyse. En fait, j’aime ou je n’aime pas. Pour moi, l’art n’est pas une affaire d’argent ou de statut social. C’est d’abord et surtout un partage, une forme de communication. Tous les matins, je me lève à 5 h. D’abord, je nage. Puis quand j’arrive au bureau, je prends une heure pour répondre à toutes ces lettres. Toujours à la main. Je fais des dessins ou j’écris» ‘Thank you» en très grand. De toute façon, je n’ai pas d’adresse mail. De manière générale, l’art et le design répondent à nos besoins fondamentaux. Regardez les objets présentés à PAD London cette année. La présence de nombreuses pièces de mobilier aux formes organiques témoigne de notre besoin d’espace, de nature et de liberté.Oui, mais tout de même, cette collection, vous l’avez bien commencée un jour. Comment est né votre intérêt pour l’art ?Mon père était photographe amateur. (Il nous montre une image de lui, petit garçon : un photomontage qui le présente sur un tapis volant, ndlr.). Ses images étaient toujours drôles et décalées. C’est lui qui m’a acheté mon premier appareil quand j’avais 11 ans. Il m’a appris à regarder, mais surtout à voir. Ce qui, vous en conviendrez, n’est pas du tout la même chose. Une vraie leçon de créativité. Vers 18 ans, quand j’ai été obligé de faire une croix sur ma carrière de coureur cycliste (suite à un accident, ndlr.), j’ai commencé à fréquenter un pub qui était le QG de nombreux étudiants en art. C’est là que j’ai entendu parler de Matisse, de Kandinsky et du Bauhaus. Au début, j’ai cru que ce dernier était un complexe de logements tout près de chez moi ! Quelques années tard, j’ai rencontré Pauline, ma future femme, qui étudiait la mode au Royal College of Art de Londres. Elle était copine avec David Hockney, étudiant dans cette école, lui aussi.C’était la fin des années 60 : une période fascinante pour la création en général.Surtout à Londres. À Paris, la révolte était politique, ici, elle se manifestait par le biais de l’art et d’une certaine forme de folie créative. Londres était très connectée à San Francisco. Je me souviens de la première exposition de David Hockney à la Whitechapel Gallery. Pauline et moi voulions absolument lui acheter une œuvre imprimée en édition limitée. C’était ça ou payer notre facture de gaz. On a choisi les tulipes d’Hockney. J’ai dû soudoyer la compagnie de gaz pour qu’on nous laisse un délai avant de nous couper le chauffage.Quand vous développez vos collections, l’art est-il votre principale source d’inspiration ?Pour moi, tout est lié. Je peux me nourrir du rouge de Matisse, d’un collage ou d’une photographie de mon père. Vous connaissez mon credo : on peut trouver l’inspiration dans toute chose. Si vous ne la trouvez pas, regardez mieux ! Contrairement au reste de la pièce, la table autour de laquelle nous discutons est toujours vide. En ce moment, avec mes équipes, nous planchons sur la collection de l’été 2026. Pour entamer la discussion, il nous suffit de nous pencher et de saisir un livre (il ouvre celui du peintre Sean Scully, ndlr.) ou un objet. Il ne s’agit pas de faire un copier/collé mais bien de se nourrir de ce qui se trouve autour de nous.Vous êtes photographe, mais aussi fan de photographie. Avez-vous demandé à des artistes dont vous collectionnez les images de réaliser certaines de vos campagnes ?Ça m’est arrivé ! Au début de ma carrière, j’ai collaboré avec Alan Aldridge, un designer graphique de talent (aujourd’hui disparu, ndlr.) qui avait notamment signé une pochette d’album pour les Beatles. Par la suite, son fils Miles a travaillé pour nous en tant que photographe.Par le biais de votre fondation, vous soutenez en effet la jeune création…La fondation existe officiellement depuis trois ans, mais nous soutenons la jeune scène artistique britannique depuis 40 ans. Ma grande fierté est d’avoir octroyé des bourses à des étudiants qui, désormais, font de grandes carrières. Je pense notamment à la peintre Connie Harrison que nous avons exposée il y a deux mois à la galerie ou à Lynette Yiadom-Boakye (il sort un dessin coincé entre des montagnes de livres, ndlr.). Aujourd’hui, elle est exposée à la Tate. Le soutien, ce n’est pas qu’une question d’argent. Notre enthousiasme leur donne beaucoup d’énergie. Regardez ce portrait de chien (il nous montre un joli tableau exécuté en technique mixte, ndlr). Il est signé Oliver Hemsley, un artiste qui, jusqu’à une récente exposition à la galerie, dessinait seul dans son minuscule studio. Par le biais de la fondation, nous venons également de lancer, en collaboration avec la marque de fournitures artistiques Winsor & Newton, un concours qui récompense six 6 jeunes artistes de la scène internationale.En fait, tout vous intéresse, y compris le design, une forme de création qui a le vent en poupe auprès des collectionneurs.Aujourd’hui, on parle constamment de lifestyle, un mot qui, à mon sens, ne veut plus rien dire. Pas plus que « vintage » ou » luxe ». Mais ce qui me semble intéressant, c’est de concevoir des objets que les gens qui apprécient mon univers vont probablement aimer. Je refuse pas mal de propositions, mais quand une marque comme Mini ou Artek (une entreprise finnoise riche d’une grande expertise dans le secteur du mobilier, ndlr.) fait appel à moi, je me sens flatté. Contrairement à la mode où tout va très vite, le design d’objets repose sur de longs processus d’élaboration. Cela implique également de comprendre comment les choses fonctionnent, comment les matériaux interagissent entre eux. C’est assez effrayant quand on y pense. Donc, j’aime ça !Quand on a la chance de passer du temps ici, on croit avoir tout vu de votre incroyable collection, mais vous cachez d’autres trésors ailleurs, non ?Nous possédons en effet des archives dans un bâtiment de Nottingham, ma ville natale. Elles contiennent environ 4 000 vêtements et des œuvres d’art, dont 86 viennent d’être répertoriées et évaluées par Christie’s.Et puis, il y a votre maison !J’ai droit à une seule pièce (il rit). Dans les autres, grâce à Pauline, tout est joliment exposé… Je ne suis, vous l’imaginez bien, pas du genre à arrêter de collectionner quand il n’y a plus de place sur les murs.Dans ce cas, il reste vos nombreuses boutiques !Dans chacune, nous consacrons un mur à la présentation de tableaux, dessins, photos ou objets de toutes sortes. Les encadrements sont serrés les uns contre les autres : notre marque de fabrique. Mais là encore, je m’amuse à mélanger des images de David Bailey et Martin Parr avec des lettres d’enfants. Et pourquoi pas, au fond ?