
Aucun écriteau pour trahir son existence, pas la moindre lumière tamisée pour séduire le passant, ni même un menu furtif glissé sur la façade ou une vitrine entrouverte sur son intimité. Les Années Folles, niché à deux pas du cœur battant d’Anvers, a choisi l’élégance du secret. Dans cette maison de maître de 1928, savamment restaurée, un seul indice persiste : une sonnette ornée de cette phrase énigmatique, « ceci n’est pas un restaurant », clin d’œil malicieux à René Magritte.
Une épigraphe qui sonne comme une promesse. Et pour cause : ici, on ne pousse pas la porte d’un restaurant, mais on pénètre dans l’intimité de la maison du chef Gino Lemmens et de son épouse, Katja Kulakova, hôtesse et sommelière. Le couple vit d’ailleurs juste au-dessus avec leur fils. L’atmosphère Art Déco se glisse avec subtilité, en filigrane, inutile d’être caricatural malgré le nom évocateur. On s’installe sur les jolis sièges couleur crème, dans un trois-pièces qui ne compte qu’une vingtaine de couverts à peine. Derrière un voile à moitié tiré, la cuisine dévoile par bribes le chef en pleine action. À nouveau, l’adresse se la joue intimiste et en toute discrétion.
Un menu surprise entre fraîcheur et réconfort
Le chef Gino Lemmens offre à ses hôtes deux choix : se laisser guider par la carte ou s’abandonner au menu surprise. Ce soir-là, l’envie de se faire surprendre l’emporte. Un ballet de cinq à six services se déploie : des tortellini de canard baignant dans un jus umami envoûtant, un carpaccio de fruits de mer posé sur un lit de crabe et relevé par une sauce Granny Smith acidulée, ou encore une rose de Saint-Jacques, sublimée par des accents de noix de coco, de poire nashi et d’agrumes. Une cuisine d’équilibriste, où sauces, épices et herbes aromatiques dansent avec une belle subtilité.
Après le boost de fraîcheur, place au réconfort : une lotte rôtie accompagnée de citrouille snackée et d’une crème onctueuse au butternut, kimchi et bisque de homard. Le chef apporte ensuite fièrement à table une superbe pièce de pigeon fumé au thym dans une grande cocotte en fonte. Pigeon qui nous revient cuit rosé à la perfection, dans un réjouissant combo compote d’oignons, radis, vinaigrette à l’orange, raisins et beurre noisette en profusion qui donne envie de saucer l’assiette jusqu’à la dernière goutte. Ce que l’on fera. L’équilibre entre réconfort et sophistication est là.
Une « maison de bouche » que l’on se garde jalousement
On peut dire que la cuisine de Gino Lemmens est un mariage audacieux entre la tradition française et une modernité résolument locavore. Sa philosophie « du museau à la queue » se traduit par des détails délicieux, comme ces petites tartelettes de raisin, foie et cœur de pigeon, servies en accompagnement. Une démarche éthique et durable qui s’étend jusqu’aux poissons, pêchés localement, faisant de lui un fier ambassadeur des North Sea Chefs. La carte des vins européens élaborée par Katja Kulakova fait se côtoyer domaines renommés et régions viticoles plus confidentielles. Chaque vin se marie à la perfection à la cuisine de Gino, de quoi faire grimper l’expérience à un niveau encore supérieur.
Ici, la cuisine est une expérience hybride, à la fois familière et résolument contemporaine. Ceci n’est pas un restaurant en effet, c’est une « maison de bouche », un secret que l’on n’aurait bien envie de garder pour soi, ou de partager uniquement avec ses amis les plus chers.
Infos :
Où ? Generaal Lemanstraat 31, 2018 Anvers
Quand ? De 12h à 14h et de 19h à 21h. Fermé le lundi, le samedi midi et le dimanche
Combien ? Business lunch (55€), menu lunch 4 services (70€), menu du soir 5 services (90€ + 36€ d’accord met-vin) 6 services (110€ + 45€ d’accord met-vin)
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