À l’heure où la Fashion Week parisienne bat son plein, on a voulu en savoir plus sur les coulisses de ce type d’événements. Nous sommes allées à la rencontre d’Etienne Tordoir, photographe belge et fondateur de la plateforme spécialisée en mode Catwalk Pictures, qui suit les défilés depuis plus de 35 ans.
Découvrez en vidéo notre immersion dans l’un des plus vieux ateliers de joaillerie de Bruxelles :
Quelle sont les plus grandes différences entre les défilés d’aujourd’hui et ceux de vos débuts ?La première chose qui frappe, c’est le nombre de personnes présentes. Avant, il y avait beaucoup plus de monde : journalistes, photographes, tout le monde voulait être là. Par exemple, un défilé Chanel au Carrousel du Louvre à Paris pouvait rassembler jusqu’à 140 photographes. C’était un vrai mur de photographes empilés sur des escaliers. Je me souviens avoir couvert un défilé debout sur trois caisses pour avoir une meilleure vue. À l’époque, Vogue, Elle… tous les magazines voulaient chacun leur propre photographe. Certains étaient pris en charge pour toute la saison : billets, hébergement, déplacements, et même les pellicules, qui représentaient un budget colossal. Le développement des films, une étape qui nous semble si obsolète…C’était tout un processus bien organisé. Il y avait des laboratoires partenaires à Paris et Milan. Après chaque défilé, des coursiers venaient récupérer nos pellicules. On notait 23h ou minuit, on passait récupérer nos films développés, soigneusement rangés dans des boîtes de 36 diapositives. Le plus long, ensuite, était de sélectionner les meilleures images. On utilisait des tables lumineuses et des loupes pour examiner chaque diapositive, une à une, un peu comme on le fait aujourd’hui sur un logiciel comme Lightroom. On ne pouvait pas retoucher directement. Les diapositives partaient telles quelles aux magazines, qui pouvaient ensuite les scanner et les recadrer si besoin. Cela impliquait une grande rigueur à la prise de vue : on devait anticiper la lumière et choisir le bon film.Y avait-il de l’entraide entre vous, comment était l’ambiance ?C’était extrêmement concurrentiel. Les budgets étaient énormes, surtout pour les grosses agences ou les grands magazines. Il arrivait même que des bagarres éclatent entre photographes, notamment entre les Français et les Anglais. Pour éviter les conflits, j’avais trouvé un coin plus calme, du côté des photographes japonais et coréens. Ils étaient plus tranquilles et souvent plus petits que moi, ce qui me permettait de mieux voir sans me battre pour une place. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus restreint. Certains grands défilés, comme Hermès, n’autorisent plus qu’une dizaine de photographes. L’ambiance est plus calme, mais la pression pour obtenir l’image parfaite reste la même.Qu’est ce qui explique ce phénomène ?Il y a deux raisons à ça : d’une part, c’est devenu beaucoup plus difficile d’être accrédité par un magazine. Et de l’autre, on travaille en groupe aujourd’hui, nous avons plusieurs clients par photographe. Ce n’est plus possible de faire tout seul jusqu’à douze défilés par jour avec un sac de 19 kilos à l’épaule.Comment se passe une journée type d’un photographe à la fashion week de Paris ?Ce sont de très longues journées. Généralement, le premier défilé a lieu vers 10 h et le dernier défilé se termine parfois à 20 h, 21 h. Il faut compter entre 30 et 50 minutes de retard à chaque défilé. Et tout doit être terminé avant qu’on aille dormir. Par exemple, à Milan, les collègues qui ont couvert le défilé Emporio Armani à 20 h, avec 114 silhouettes, sont occupés à éditer des images jusqu’au milieu de la nuit. Et le lendemain matin, il y a un défilé Tod’s à 9h30 du matin ; ça ne s’arrête jamais. Heureusement, il y a des équipes, donc ce n’est pas toujours le même qui se va coucher à 3h et qui doit se lever le lendemain matin. D’autant plus qu’on doit arriver minimum une heure à l’avance pour trouver les places, s’arranger avec les autres pour qu’on ait tous la place qui nous convient, parce que tout le monde veut être le plus possible en face du mannequin : c’est une espèce de puzzle.Est-ce que cela crée des tensions ?Oui, pour les Anglais, par exemple, le défilé de John Galliano chez Dior à l’époque, c’était de l’or en barre. Pour leurs clients, c’était la chose la plus importante. J’ai connu un assistant de chez Harper’s Bazaar USA, qui s’infiltrait la veille au soir pour les défilés importants du lendemain matin. D’une manière ou d’une autre, il essayait d’entrer en se faisant passer pour quelqu’un qui travaillait là. Il passait le balai dans les loges au besoin, en se faisant passer pour un membre de l’équipe de nettoyage pour éviter de se faire raccompagner à la sortie. Il arrivait parfois six heures avant le défilé pour aller dans les gradins, mettre son nom sur un emplacement… Il restait sur place jusqu’au moment où son boss arrivait pour prendre sa place. C’était fou.Comment teniez-vous le coup ?Avec l’adrénaline. La fatigue physique est tellement importante sur une semaine de défilés : j’ai déjà remarqué plusieurs fois que lorsque je faisais toute une semaine de marathon des défilés, je réussissais à aller d’un lieu à l’autre, à porter mon sac. Je sentais que j’étais fatigué, que je n’avais pas assez dormi, mais ce n’était que le dernier jour, quand le dernier défilé est terminé, que d’un coup, je n’arrive plus à soulever ce sac. Comme si mon cerveau avait compris que c’était terminé.Fini le sac ! Tout est filmé au smartphone aujourd’hui ?Avant le front row était un lieu sacré, occupé par les grands journalistes des grands médias de mode de tous les pays. C’était Vogue, Elle, Vanity Fair… Maintenant, le premier et le second rang sont occupés par les influenceurs et tout est diffusé en direct. Anna Wintour sera toujours au premier rang, évidemment, mais la hiérarchie dans les invitations qui sont distribuées a énormément changé. Le truc que je n’ai jamais compris, c’est la folie que peuvent déclencher certains invités à l’entrée de certains défilés. Parfois, ce sont des actrices, mais le plus souvent ce sont des rappeurs ou des chanteurs de K-pop. C’est hallucinant. Tu as l’impression de te trouver devant un public des Beatles dans les années 60. Est-ce encore possible de s’incruster à la Fashion Week ?Il y aura toujours moyen de s’incruster, il suffit de connaître quelqu’un qui travaille à la sécurité ou d’avoir une copine habilleuse ou de faire preuve d’ingéniosité… C’est comme partout. Ceux qui veulent vraiment entrer trouveront toujours une astuce. Les réseaux sociaux rendent tout cela moins hermétique et certaines maisons ont même pris le contrepied, comme Glenn Martens chez Diesel, qui avait ouvert son show aux étudiants des écoles de mode. Se dire que les étudiants ont accès aux défilés, je trouve ça vraiment bien.