L’interview So Soir, rencontre avec Joël Dicker : « Je reste lié à mes rêves d’enfant » - Joël Dicker - Sigrid Descamps - Journaliste

L’interview So Soir, rencontre avec Joël Dicker : « Je reste lié à mes rêves d’enfant »

Parmi les personnalités suisses les plus populaires au monde, l’écrivain, traduit dans 40 langues, partage la première place avec le tennisman Roger Federer. À l’occasion de la sortie de son dernier roman, La Très Catastrophique Visite du Zoo, nous avons abordé avec lui le plaisir de la lecture, les rêves d’enfants, les liens entre la Suisse et la Belgique…
Sigrid Descamps Journaliste
On retrouve dans votre livre, destiné aux enfants de 7 à 77 ans, l’esprit du Petit Nicolas de René Goscinny. Ce héros faussement naïf, qui a bercé plusieurs générations…
Oui, et qui a ce regard fort sur les adultes. Je trouve que dans Le Petit Nicolas, au fond, le plus intéressant, ce n’est pas tant l’interaction des enfants entre eux, mais surtout celle des adultes et des enfants et le regard des enfants sur les adultes. Un regard très alerte. Alors ce que vous me dites là, ça me touche beaucoup. C’est un compliment immense. Goscinny était un extraordinaire écrivain, dialoguiste, scénariste… Un des plus grands qu’on n’ait jamais eus. Parmi mes références, il y a aussi le conte Tistou les pouces verts de Maurice Druon, qui est moins connu aujourd’hui, qu’on a un peu oublié, mais où il y a aussi ce regard très fort de l’enfant sur le monde des adultes…
Dès les premières pages, vous y dites qu’on a une fâcheuse tendance quand on devient adulte à oublier l’enfant qu’on était. Quelle part de Joël Dicker enfant continuez-vous à invoquer ?
Ce serait présomptueux de dire qu’il est très présent, mais c’est vrai que je reste très lié à mes rêves d’enfant. Le métier que je fais aujourd’hui, c’est un rêve d’enfant auquel je me suis accroché envers et contre tout. Rêver enfant, c’est facile, mais quand, jeune adulte, on se confronte à la réalité, qu’on s’y accroche à son rêve et qu’au final ça marche, il y a comme une espèce de magie de la vie qui opère. Cela passe aussi par beaucoup de travail et des rencontres. Je cite ainsi souvent l’éditeur Bernard de Fallois qui a changé le cours de ma vie (qui a cru en lui et a édité son premier roman, Les derniers jours de nos pères, bien avant le succès de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, NDLR.).
Écrire a toujours été une évidence chez vous. Aujourd’hui, avec ce livre, vous voulez transmettre cette envie d’écrire aux autres, notamment aux enfants ?
Je veux surtout redonner l’envie de lire. Parce que les gens lisent de moins en moins, les jeunes comme les moins jeunes. Je voyage beaucoup et, dans le train, dans l’avion, à gauche ou à droite, je vois que les gens sont surtout sur leur téléphone. Et je plaide coupable : j’y suis aussi. Le digital fait partie intégrante de nos vies et il y a des choses absolument géniales aujourd’hui. Mais la lecture sur papier reste indispensable, autant que boire de l’eau et faire attention à ce qu’on mange. En lisant sur papier, votre cerveau se construit et ça vous donne des outils, la capacité à la compréhension de l’autre, à la projection, au discernement des enjeux… Lire, c’est indispensable. Et pour faire lire les gens, il faut leur rappeler que la lecture, c’est très divertissant. On passe un super moment quand on lit, comme quand on regarde un bon film, un bon match de foot… Avec un livre, on passe un super moment, Peut-être que l’industrie du livre a raté un virage. On a donné cette impression que lire, c’est ennuyeux, poussiéreux, pas moderne, pas cool… Alors que, si, ça l’est, et il faut revenir sur ça. Et c’est ce que j’essaie de faire. J’ai envie d’écrire des livres qui donnent du plaisir, qu’on a envie de lire, qui nous sortent justement de notre quotidien. Alors après, il existe des tas d’autres livres, de littératures différentes… Avec ce dernier livre, j’ai eu envie d’offrir une porte d’entrée…
Est-ce en partie ce qui vous a poussé à créer votre propre maison d’édition ? Pour trouver de nouveaux auteurs et ouvrir des portes ?
C’est une petite maison qui édite peu de textes. Je voulais d’abord permettre à mes lecteurs de sortir un peu de ce que je fais, de découvrir d’autres choses. Parmi ce que j’ai fait paraître, il y a notamment deux essais : un sur la lecture, sur l’importance de lire, un autre sur les 80 ans du débarquement, sur l’implication des services secrets anglais dans la Résistance. Ce qui rejoint l’univers de mon premier roman, Les derniers jours de nos pères… Et puis, j’ai fait paraître aussi un auteur suisse de polar, dont le travail est très différent du mien. C’est du vrai polar dur, noir. L’auteur, Nicolas Feuz, est un procureur que j’avais envie de faire connaître de façon plus large. Je suis très heureux parce qu’il est maintenant traduit dans différentes langues.

Découvrez en vidéo les conseils lecture de Joël Dicker :

Est-ce qu’il y a d’autres auteurs suisses sur lesquels vous voudriez attirer l’attention ?
Parmi les auteurs suisses que j’ai beaucoup aimés, il y a Friedrich Dürrenmatt, un auteur extraordinaire. Un de mes livres préférés reste La Belle du Seigneur d’Albert Cohen, dont on ne parle hélas plus beaucoup aujourd’hui. Cohen a eu du succès à son époque et il reste pour moi un des plus grands auteurs francophones. Je pense aussi à Jacques Chessex, notre seul prix Goncourt suisse, avec L’Ogre, qui reste très actuel. Plus proche de nous, je citerais Marc Voltenauer, un auteur de polars. Lui et Nicolas Feuz ont cette capacité de faire de la Suisse un élément un peu universel. C’est parfois un réel enjeu d’être capable de parler aux gens de façon plus large et ils y arrivent admirablement…
On dit souvent que pour leurs premiers romans, les auteurs s’inspirent de ce qui les entoure. Vous vous êtes pourtant fait connaître avec des romans ancrés aux États-Unis, et ce n’est que dans votre cinquième livre que vous avez situé l’action chez vous, en Suisse. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Écrire un roman en Suisse, c’est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps. La raison pour laquelle j’ai commencé à situer des intrigues aux États-Unis, c’était parce que, à l’époque, j’avais l’impression qu’écrire quelque chose qui se passait en Suisse me ramenait malgré moi vers une forme d’autofiction. Je voulais écrire un roman, de la fiction pure, mais je n’arrivais pas à me libérer de moi-même. En situant mes livres aux États-Unis, cela m’a permis de le faire. Et une fois que je l’ai fait, je me suis dit : « OK. Maintenant, j’aimerais être capable de raconter un livre qui se passe en Suisse ; un roman de A à Z, une fiction, où je puisse très librement inventer des lieux en sachant pertinemment qu’ils n’existent pas. » Et ce n’était pas si simple. J’ai passé le cap avec L’énigme de la chambre 622, et ensuite j’ai écrit Un animal sauvage. Une fois que j’ai fait ça, je me suis dit : « OK, j’y suis, j’arrive à le faire ! »
Et là, vous vous êtes dit qu’avec La Très Catastrophique Visite du Zoo, vous alliez quitter la Suisse et carrément placer un récit dans un lieu intemporel…
Oui, mais cela fait aussi partie d’une démarche inconsciente. Quand j’ai commencé à travailler dessus, je me suis concentré sur la narration et sur les personnages. Au fur et à mesure, j’ai décidé de conserver l’intemporalité…
Les noms des héros – Joséphine, Giovanni, Artie, Otto et Yoshi, entre autres, une institutrice qui s’appelle Mlle Jennings… – joue aussi avec cette intemporalité, tout comme les thèmes abordés : la démocratie, l’inclusivité, l’amitié… Tout le monde s’y retrouve en somme, non ?
Peut-être que c’est aussi inconscient. En réalité, je pense que c’est quelque chose de très suisse. Et de belge aussi, quand on y pense… Ici, à Bruxelles, vous avez les institutions européennes, ce qui crée un mélange très varié au niveau de la population. À Genève, la moitié de la population est étrangère, de par la présence des Nations Unies, d’entreprises nationales, de multinationales… On entend donc beaucoup de prénoms différents, de langues différentes. Et je pense qu’une prof qui s’appelle Miss Jennings avec dans une même classe un Otto et un Yoshi serait très réaliste à Genève.
Avez-vous parfois la sensation d’être un ambassadeur de la Suisse ? Après tout, vous êtes une fierté nationale, certains médias vous surnomment même le « Roger Federer de la littérature »…
(Il éclate de rire) C’est aux Suisses qu’il faudrait poser la question, mais je les remercie de me voir comme cela. En tout cas, j’essaie de faire de mon mieux pour représenter mon pays, pour défendre ses valeurs, pour le servir aussi bien que je peux le faire. J’espère que les Suisses ont confiance en moi.
L’identité suisse, comment se traduit-elle ?
C’est quelque chose que vous, les Belges, comprenez bien parce que vous avez un État fédéral et trois langues. La Suisse est un État fédéral quadrilingue (français, allemand, italien et romanche, NDLR.) de 26 cantons. 26 entités indépendantes les unes des autres. Et donc, à l’intérieur même de la Suisse, on n’est pas du tout suisse : on est genevois ou zurichois… Mais une fois qu’on est à l’extérieur de la Suisse, loin de ce qui ressemble parfois à des querelles de clocher, on est suisse. Je pense que c’est pareil avec les Wallons et les Flamands…
Voyez-vous d’autres points communs entre les Suisses et les Belges ?
Je ne voudrais pas réduire la francophonie à trois pays ou régions en dehors de la France, puisqu’il y a beaucoup, mais je trouve qu’il y a un vrai triangle entre la Belgique, la Suisse et le Québec. C’est assez intéressant parce qu’en même temps, ils ont chacun une identité très forte. Ce sont des pays, en partie francophones, mais avec, par exemple, un autre français, qui n’est pas celui de l’Académie française. Mais ils sont aussi non-francophones, avec des néerlandophones, des germanophones, des anglophones… et ça forge également leur identité.
Quelles villes suisses moins souvent mises en lumière mériteraient d’être plus visitées par les touristes ?
Je ne vais pas toutes vous les citer car j’ai peur qu’alors, tout le monde y aille (rires). Il y a des découvertes à faire partout en Suisse. Des villes, bien sûr, mais moi, j’aime la montagne. Le canton de Fribourg, par exemple, avec la ville de Morat et un lac extraordinaire. Neuchâtel, au bord du lac également, c’est aussi magnifique. Toute la région des Grisons est très belle également. Notamment la commune de Flims. La Suisse a la chance d’avoir un panorama extraordinaire !
Est-ce qu’il y a un cliché sur les Suisses qui vous agace ou qui vous amuse ? Je pense à ça parce que vous avez acheté une chocolaterie et je me suis demandé si, en restant bien dans les clichés, la prochaine étape, ce serait une manufacture de montres…
Pourquoi pas ? (Rires) Ce qui m’agace, c’est quand on dit que les Suisses sont remplis de délateurs, ce qui n’est pas vrai. J’entends parfois dire que si, en Suisse, tu traverses un feu rouge, tu seras dénoncé. C’est faux. En Suisse, si vous passez à pied au feu rouge, les voitures s’arrêtent et ne vous klaxonnent pas ! Les Suisses klaxonnent d’ailleurs très peu… Vous klaxonnez beaucoup en Belgique ?

La Très Catastrophique Visite du Zoo, édition Rosie et Wolfe

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