Le secret du succès de Benoit Nihant, raconté par sa femme Anne

On ne présente plus Benoît Nihant et sa belle maison de chocolats. Mais derrière le succès d’un homme, il y a souvent une femme qui veille. Nous avons rencontré Anne Nihant, le bras droit du chocolatier et et sa plus précieuse alliée.
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Rendez-vous à Awans, près de Liège, dans le vaste atelier de la maison Benoît Nihant, Anne nous accueille dans son bureau, totalement vitré, qui donne sur les ateliers et les chocolatiers au travail… Il flotte sur cette interview une délicate odeur de chocolat…

On connaît surtout votre mari. C’est son nom que l’on retrouve gravé sur vos boîtes. Mais comment cette aventure a-t-elle commencé pour vous deux ?
Depuis le premier jour, c’est une aventure commune, même si c’est son visage qu’on voit en premier. Nous nous sommes rencontrés à l’université de Liège. Lui étudiait l’ingénierie commerciale, moi, j’étais en sciences économiques. Rien ne nous prédestinait à un métier de bouche. Aucun de nous ne vient d’une famille active dans le secteur, mais on partageait une certaine âme d’indépendant, tous les deux.
Vous avez commencé dans des carrières assez éloignées, alors ?
Oui, Benoît a travaillé dans l’industrie sidérurgique et militaire. Moi, j’étais dans la banque. C’était intéressant, on était jeunes, mais nous avions le sentiment qu’il nous manquait quelque chose : du sens. On voulait créer, comprendre ce qu’on faisait, voir un résultat tangible. Les métiers dans lesquels nous évoluons sont des métiers confortables, mais assez dépersonnalisés, il nous manquait quelque chose, et nous voulions le construire ensemble.
Le déclic, c’était donc cette recherche de sens ?
Exactement. Et aussi cette envie de faire quelque chose ensemble. On a toujours su qu’un jour, on monterait un projet commun. Et c’est vrai qu’on était tous les deux passionnés par la gastronomie ; c’était vraiment quelque chose qu’on aimait beaucoup. La gastronomie en général nous passionnait, mais Benoît était très attiré par le chocolat, la pâtisserie. À un moment, on s’est dit : si on veut faire quelque chose, on doit faire quelque chose qu’on aime, et pourquoi pas la gastronomie ? Et pourquoi pas le chocolat ?
C’est une matière qui a tout de suite éveillé votre curiosité ?
Le chocolat est un univers immense, avec encore beaucoup à explorer. Ce n’est pas juste une friandise. Il y a les plantations, les origines, les processus de transformation… C’est une matière vivante, complexe, qui demande de la précision, de la technique et beaucoup de passion. Aujourd’hui, c’est un peu comme le vin, les gens commencent à savoir qu’il existe des terroirs, des variétés de fèves et des saveurs très subtiles. Vous savez, il y a autant de façons de transformer une fève de cacao en chocolat qu’il y a de chocolatiers. Mais avec des machines et des techniques différentes qui ont un impact chaque fois sur le goût. Benoît, c’est vraiment son domaine : le process, comment fonctionne une machine, comment la fève va être impactée d’une manière différente en fonction de la manière dont on va la travailler, c’est sa passion.
Vous avez quitté vos métiers pour vous former ?
Oui. Benoît a été le premier à lâcher son poste pour devenir simple stagiaire chez Wittamer pendant deux ans, c’est une maison prestigieuse, et une expérience marquante pour lui. Tous les deux, on a suivi les cours du soir à l’IFAPME en chocolaterie. Lui a aussi complété par une formation en boulangerie-pâtisserie. Le choc culturel a été réel pour nous deux qui étions dans le monde de la finance et de l’entreprise, mais en fait, c’était passionnant. On a adoré mettre les mains dans le chocolat et cela nous a convaincus de ce projet.
Comment avez-vous commencé concrètement ?
On faisait nos tests dans la cuisine familiale, puis dans le garage des parents de Benoît, où nous avions installé notre tout premier atelier et nous y sommes restés plus d’un an. Aujourd’hui, nous habitons dans cette maison où tout a commencé, c’est un joli souvenir. On a commencé en achetant notre chocolat chez des petits couverturiers haut de gamme, uniquement des chocolats pure plantation, mais l’idée de travailler à partir de la fève s’est vite imposée. Très vite, on a eu besoin de plus d’espace. Alors, on a acheté un premier bâtiment avec boutique et atelier. Et peu à peu, on a investi dans des machines, d’abord d’occasion. Ce sont des machines difficiles à trouver surtout pour des petites productions. Au début, on a torréfié nos premières fèves au four. Les premiers tests bean to bar ont commencé dans notre petit atelier. On a acheté des sacs de fèves, un torréfacteur des années 50, et une concheuse. Et en 2015, on a enfin été capables de produire 100 % de notre chocolat à partir de la fève. C’est une vraie fierté, mais ça reste un produit très technique. Donc, il y a beaucoup de choses à apprendre, d’éléments à maîtriser. Dès qu’on rentre dans les métiers d’excellence, on rentre dans une forme de noblesse du produit qui doit être bien travaillé, qui doit être compris. Et si on veut aller au fond des choses, on doit maîtriser les éléments, maîtriser le produit, maîtriser les machines qui vont le transformer. Et chaque fois, il y a une foule d’éléments qui vont avoir chacun un impact sur le résultat final. Mais c’est passionnant.
Vous avez voyagé pour rencontrer les producteurs ?
Beaucoup. Nos premières fèves venaient de Bali et de Madagascar. Aujourd’hui, on travaille encore avec la plantation malgache. Et nous avons même notre propre plantation au Pérou. C’est une production très courte, mais nous en sommes super fiers. Le lien avec les producteurs est essentiel. Le chocolat ouvre les portes de mondes extrêmement variés. Ce sont des pays magnifiques, de très belles cultures et des domaines vastes… Et les gens dans les plantations, avec lesquelles on travaille, sont passionnés. Ce sont des gens qui vivent une tout autre réalité que la nôtre, mais ils sont riches de leur terre et de leur savoir-faire, ils nous en apprennent beaucoup et ils sont fiers de leur terroir. C’est toujours un moment unique de les revoir après tout le processus et de leur faire goûter le chocolat qu’on a fabriqué avec leurs fèves.
Comment vous répartissez-vous les rôles dans l’entreprise ?
Les choses se sont structurées de manière très naturelle, car nous avons des personnalités qui se complètent. Et puis, on discute beaucoup, avec Benoît, avec l’équipe. Et on voit ce qu’on fait, comment on le fait. Mais finalement, on se complète très bien. Et bien sûr, notre métier à tous les deux, a évolué très fort. Entre 2005 et maintenant, ce n’est plus du tout la même chocolaterie. Benoît est méticuleux, passionné par les machines, les process. Il gère toute la production et veille à la qualité de nos chocolats. Moi, je suis plus extravertie et créative. Je m’occupe du design, des collections, du développement produit, mais aussi beaucoup des relations humaines dans l’équipe. C’est peut-être une préoccupation plus féminine, mais je trouve capital de mettre davantage de psychologie et de dialogue dans la gestion humaine des équipes. En fait, nos rôles sont complémentaires et chacun s’y épanouit.
Votre entreprise a beaucoup grandi depuis vos débuts. Comment avez-vous géré cette croissance ?
Avec prudence. Nous avons cinq boutiques en Belgique et une présence forte au Japon. Au Japon, on a commencé par des pop-up pour la Saint-Valentin, puis on a ouvert un magasin permanent à Ginza, Tokyo. D’autres lieux s’ouvrent encore cette année. Mais toujours à notre rythme. Nous sommes les seuls actionnaires, sans investisseurs extérieurs. C’est une volonté forte de rester indépendants. Il n’est pas question pour nous de nous précipiter vers Paris, Londres ou New York, mais le Japon est très demandeur quand on parle de chocolats haut de gamme, et le partenaire que nous avons là-bas partagé nos valeurs. Nous avons donc décidé de nous lancer là-bas, mais de toujours privilégier une croissance organique, maîtrisée. On veut rester fidèles à notre vision, rester maîtres de ce qui arrive à notre production, ne pas avoir à suivre des impératifs de rentabilité dictés par d’autres, et garder le contrôle sur notre entreprise.
Qu’est ce qui est le plus important pour vous aujourd’hui ?
Les équipes ! Nos artisans occupent une place centrale dans notre développement. Une entreprise, c’est d’abord une aventure humaine. Une équipe motivée, convaincue, qui comprend l’ADN de la maison, c’est une des clés du succès. On veille à ce que chacun trouve du sens dans son travail. Les membres de l’équipe sont les premiers ambassadeurs d’une marque, et quand vous avez des artisans, que vous les avez formés, il est essentiel de les garder, pas seulement pour des raisons économiques, mais pour garder notre savoir-faire, notre identité et évoluer ensemble.
Comment naissent vos collections ? Comment gérez-vous la partie créative ?
C’est toujours une histoire en duo, mais c’est mon rôle de créer les collections, je fais des moodboards, j’identifie les thématiques, puis je discute avec Benoît. Je n’ai pas de formation artistique, mais j’ai suivi des cours de peinture et de croquis. Donc même si je ne suis pas graphiste de formation, c’est une sensibilité que j’ai développée avec le temps. Et puis j’aime l’art. J’aime beaucoup visiter les musées, flâner dans les galeries, découvrir de nouvelles formes de création. Et je pense que cette curiosité et cet amour pour l’art, que je partage aussi avec Benoît, ça me nourrit dans les créations, dans les couleurs, les parfums… Quand je réfléchis à une nouvelle collection, je ne sais pas toujours dire d’où ça vient, mais je sais que ça a été nourri par tout cela. Chaque fois, tout part d’une idée : pour Pâques, par exemple, nous avons dévié du thème du poisson pour partir explorer l’univers de la mer et des motifs aquatiques, c’était ludique et au final très esthétique. Pour Noël, on travaille en ce moment sur une collection inspirée de l’opéra, du chant et de la musique.
Votre fils pourrait-il un jour reprendre l’entreprise ?
(Rires) Non, il n’aime pas le chocolat ! Mais c’est très bien ainsi. Ce n’est pas un but. Il a d’autres passions, et c’est important qu’il suive sa propre voie.
Travailler en couple, c’est comment ?
C’est un choix de vie. Parfois difficile, bien sûr. On ne déconnecte jamais vraiment. Mais c’est aussi une immense chance. On vit une passion, on l’a construite ensemble, et elle fait partie de nous.

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