Pourquoi les bulles à vêtements débordent-elles en Belgique ?

Les bulles à vêtements sont pleines à craquer dans le pays. Un phénomène qui ne semble pas près de s’arrêter. Quelles sont les raisons de ce phénomène et comment limiter la pression sur ces installations ? Décryptage.
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Avec l’arrivée de l’automne, certaines personnes ont envie de faire du tri dans leurs affaires. Après avoir passé au crible leurs pantalons, chemises et autres t-shirts, elles décident de se rendre dans une bulle à vêtements, ces espèces de conteneurs installés dans les villes. Problème, ces structures débordent, laissant deviner des dons de plus en plus nombreux, mais aussi une crise du textile dans le pays et à l’échelle mondiale.

Les bulles à vêtements les plus connues sont celles des Petits Riens. Installées depuis le début des années 1990 en Belgique, « on peut y apporter des vêtements, du linge de maison, de la maroquinerie, des chaussures. Elles accueillent le textile au sens large » rappelle Claudia van Innis, porte-parole des Petits Riens. C’est à partir des années 2018-2019 que les bulles à vêtements commencent à se remplir de plus en plus. Une période qui correspond à un tournant dans le monde du textile : l’avènement de la fast fashion. « Le parallèle est assez évident… » glisse Claudia van Innis.

La fast fashion se résumait auparavant à H&M, Mango ou encore Zara. Désormais, elle aussi est incarnée par d’autres noms très populaires auprès de la jeune génération : SheIn et Temu. La fast fashion a bouleversé les codes de la mode et notre manière de consommer. Les vêtements sont produits en masse, rapidement, avec des collections qui changent toutes les trois semaines. Un rythme effréné avec en prime une qualité de vêtements de plus en plus médiocre.

Découvrez en vidéo pourquoi les jeunes raffolent des dupes :

De collecteurs de dons à collecteurs de déchets

Sur le terrain, le personnel des Petits Riens en a fait le triste constat : « On se disait qu’on était auparavant des collecteurs de dons de vêtements. Maintenant, nous sommes devenus des collecteurs de déchets. La population en général consomme les vêtements de manière de plus en plus frénétique. Nous ne faisons que récolter les conséquences de cette manière de consommer en première main. Plus les gens vont acheter des vêtements de manière rapide et effrénée, plus ils vont effectuer un tri chez eux, nous donner des vêtements, et s’en débarrasser. Il y avait auparavant un acte de donner nos vêtements, avec certes de temps en temps de la moins bonne qualité, mais le jeu en valait la chandelle et on arrivait à s’y retrouver ».

En 2025, on se débarrasse de ses vêtements pour faire de la place… avant d’en racheter d’autres dans la foulée. « C’est rentré dans les mœurs qu’un vêtement a finalement une durée de vie de plus en plus courte. On accepte désormais l’idée d’acheter un vêtement à trois, quatre euros, qu’on va mettre quatre, cinq fois, laver deux fois puis le donner ». À cela s’ajoute un problème de recyclage : « Malgré ce que les gens peuvent parfois imaginer ou fantasmer, il y a très peu de solutions pérennes et vraiment intéressantes de recyclage textile aujourd’hui, avec en prime peu de technologies ».

Si la quantité a explosé, la qualité, elle, a diminué. Claudia Van Innis illustre ce phénomène avec un chiffre alarmant. Il y a 10 ans, environ 10 % de ce qui était collecté par Les Petits Riens finissaient à la poubelle et donc à l’incinérateur car non récupérable et non possible à valoriser. Aujourd’hui, ce chiffre dépasse les 20 %. « Des études ont montré qu’il faudrait idéalement une bulle à vêtements pour 1000 habitants, mais dans les faits, c’est tout simplement impossible ».

Le magasin Yuman, installé Chaussée de Charleroi à Bruxelles, a ouvert ses portes à la mi-2019. Ici, les bulles de vêtements prennent la forme de bacs de collectes. Ils sont au nombre de trois et bientôt quatre, tous à destination de leurs partenaires dont Le Refuge, un hébergement sécurisé pour accompagner les jeunes LGBTQIA+ victimes d’exclusion dans la capitale. « Au contraire des Petits Riens, nous sommes dans une logique de collecter pour nos partenaires. Les clients viennent déposer les vêtements et donc la matière, puis le partenaire la retravaille » détaille Christel Droogmans, co-fondatrice de Yuman.

À l’instar des Petits Riens, Yuman a également assisté à une progression des vêtements déposés dans leurs bacs à collecte. « Lorsque nous avons collaboré avec Be The Fibre, qui acceptait de revendre des vêtements abîmés, on a eu un afflux qu’on a été incapable de gérer pour être tout à fait honnête ». Yuman a cessé de récolter des vêtements pour Be The Fibre depuis l’année dernière, mais continue avec Le Refuge « toujours en insistant auprès du client quels types de tissus sont récoltés et en le guidant aussi sur la destination du vêtement ».

Pour Christel Droogmans, la fast fashion est responsable de l’explosion des bulles, mais elle voit aussi une autre raison : « les personnes ordonnent davantage leur maison et font plus de tri. Elles sont plus sensibilisées au fait d’avoir une vie plus minimaliste. Cela passe par leur garde-robe. Mais la raison la plus importante de cette situation reste la production qui est complètement déraisonnable par rapport aux besoins avec une mauvaise qualité »

Comment enrayer ce phénomène ?

Depuis janvier 2025, une nouvelle directive européenne est entrée en vigueur interdisant de jeter ses vêtements. La collecte est désormais « non-écrémante », c’est-à-dire que tous les déchets textiles peuvent être amenés, rassemblés et collectés, peu importe la qualité et l’état. Une directive qui impacte directement des organismes comme Les Petits Riens. « On aimerait pouvoir refuser un certain nombre de textiles, mais avec cette nouvelle directive, on n’a plus le droit. On se retrouve embrigadés malgré nous ». Face à cela, l’organisation essaie de donner une destination aux vêtements. « Les vêtements en bon état, mais moins vendable commercialement et donc moins intéressants à valoriser dans nos magasins, vont être revendus à des clients à l’export. Les vêtements en mauvais état mais avec un tissu exploitable d’une manière ou d’une autre sont envoyés dans des gisements de recyclage. On a des clients qui refont des isolants avec des mélanges de coton… Mais si le vêtement ne rentre dans aucune de ces catégories, c’est malheureusement l’incinérateur… ».

Un travail de sensibilisation auprès des consommateurs est toujours essentiel pour rappeler les enjeux derrière des bulles à vêtements de plus en plus pleines à craquer. « Il ne faut pas les culpabiliser, insiste Claudia van Innis. Je crois que le changement doit avant tout venir de réglementations, mais aussi mettre la pression sur les producteurs de textile. Pour les Petits Riens, c’est l’une des seules solutions possibles. Il faut faire appliquer la logique du pollueur-payeur. Ce n’est pas normal que ce soit à des acteurs comme Les Petits Riens, Oxfam, d’endosser la responsabilité et les coûts de ce que mettent sur le marché les géants du textile ». La directive mise en place en janvier 2025 est censée s’accompagner de la RET, soit la Responsabilité élargie des producteurs. « Elle est censée être comme une sorte de mécanique de financement pour gérer toute la fabrication textile. Elle devrait justement s’inscrire dans la logique du pollueur-payeur. Sauf qu’elle devrait arriver au mieux en 2028 » indique Claudia van Innis.

Pour Christel Droogmans, « c’est en interdisant certaines choses ou en taxant très très fortement certaines pratiques qu’on mettra fin à cette dérive. Car selon moi, on est vraiment en train de parler d’une dérive ». Christel reste tout de même positive. « On a souvent tendance à parler des ravages, mais il n’y a pas que du négatif dans le don et tout le reste. Il y a chez certaines personnes une démarche engagée et conscientisée. Elles n’ont pas vraiment envie de jeter, mais de donner une deuxième vie à la matière ».

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