L’anesthésie émotionnelle, l’effet secondaire inattendu de ChatGPT - ChatGPT peut-il engourdir nos émotions ? - Camille Vernin

L’anesthésie émotionnelle, l’effet secondaire inattendu de ChatGPT

Sous l’avalanche de contenus et les prompts à la chaîne, le cerveau passe en économie d’énergie. Décryptage de cet « engourdissement émotionnel » lié à ChatGPT avec le psychothérapeute Maurice Johnson, et des gestes simples pour y mettre un terme.
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On n’a jamais autant ressenti… ni autant cliqué, scrollé, liké. Pourtant, paradoxalement, on ne sent plus grand-chose. Comme si, à force d’être secoués de micro-émotions en continu, notre cerveau avait enclenché le mode avion. Dans le documentaire Can’t Feel Nothing (diffusé le 15 octobre sur Pickx+), le psychothérapeute Maurice Johnson décortique ce drôle d’engourdissement affectif. Pas pour jouer les prophètes anti-tech, mais pour rappeler deux ou trois règles de survie émotionnelle dans un monde saturé de stimuli.

Pour plus de contenus bien-être : L’Ikigai, une méthode japonaise qui aide à trouver le bonheur et l’équilibre.

Nos émotions sont désormais en flux tendu

« Je ne dirais pas qu’ils ne ressentent plus rien, mais qu’ils enchaînent les émotions à une vitesse folle », plante d’entrée Johnson. Dans son cabinet, défilent surtout des 5 – 30 ans, autrement dit les champions du flux. Et leur quotidien se résume souvent ainsi : six, sept, parfois huit heures d’écran par jour. Résultat ? À force de vivre au rythme des vidéos et des notifs, l’école devient fade (« moins fun que le net »), et les images violentes ou sexualisées se banalisent.

C’est tout sauf un hasard. Côté plateformes, la stratégie est limpide : capter l’attention dès les trois premières secondes, la retenir, livrer un message choc, et recommencer. « On provoque des réactions intenses, mais ultra courtes », explique Johnson. Dans cette course effrénée, créateurs comme publics sont sous pression. « Maintenir une audience, aujourd’hui, c’est une mission commando. Le public est volatil, capricieux, et les créateurs obsédés par les chiffres », note le thérapeute.

Des cerveaux en mode survie

Mais pourquoi cette overdose finit-elle par tout anesthésier ? Johnson fait un calcul qui pique : 10 secondes par contenu = 6 par minute = 300 par heure = presque 1 000 en trois heures.
Alors, pour se protéger, le cerveau met les émotions à distance et développe une forme de détachement pour ne pas exploser. Sauf que ce détachement finit par s’étendre au-delà des écrans. « On devient moins empathique, moins disponible, plus impatient et moins tolérant à la frustration », observe Johnson. Les liens profonds s’effilochent, notre tolérance à la contradiction aussi.

Au-delà de nos relations, cette anesthésie sape notre vie intérieure. « Les émotions sont vitales, rappelle Johnson. Elles nous signalent un déséquilibre et nous poussent à agir pour le restaurer ». Le problème, c’est qu’en remplaçant notre imaginaire par des stimuli prémâchés, on court-circuite ce système. Même nos rêves (qui participent à réguler les émotions) s’en trouvent appauvris.

ChatGPT, le nouveau doudou 2.0 ?

Et l’IA dans tout ça ? « Je vois des attachements à des IA, raconte Johnson. Pas toujours des addictions, mais de vraies dépendances. » Pourquoi ? Parce que ces outils sont disponibles 24h/24, ultra personnalisés, toujours positifs. Ils créent une bulle rassurante, sans contradictions, où tout nous donne raison. Dans une société où les communautés s’effritent et où l’individualisation est reine, ces IA comblent parfois un vide. « On y trouve ce qu’on cherche. On renforce ses certitudes. »

D’ailleurs, près de 90 % du numérique est destiné au divertissement, et non à la vie professionnelle. On ne s’étonne donc pas de voir certaines personnes tomber amoureuses de leur IA. « Il y a un vrai bien-être biochimique qui se crée, des hormones du plaisir sont déclenchées. Mais il ne s’agit pas d’amour véritable bien sûr, celui-ci consiste à faire passer l’autre avant soit, mais plutôt de désir ou de passion.

Comment en sortir ?

Bonne nouvelle, nous ne sommes pas condamnés à la déconnexion émotionnelle. « Il faut réapprendre l’intelligence émotionnelle, mais surtout l’intelligence collective », plaide Johnson. Autrement dit : recréer du commun, que ce soit à l’école, en famille ou au boulot. Car l’isolement est littéralement le carburant du refuge numérique.

L’expert conseille quelques gestes simples :

  • Pas d’écran au réveil. On laisse le téléphone sur la table de nuit, on parle à celles et ceux qui vivent sous le même toit, ou on prend un vrai temps pour soi.
  • Fenêtre d’or le soir. On débranche à heure fixe. Aucune notification ne mérite d’interrompre un dîner ou une conversation.
  • Ritualiser l’ennui. Lire dix pages, marcher quinze minutes, cuisiner sans podcast. L’ennui muscle l’imagination, même par petites touches.
  • Re-densifier le réel. Voir des amis sans story, rejoindre un collectif, participer à une activité où notre présence ne peut être remplacée par un avatar.
  • Soigner l’hygiène de flux. Trier ses applis, couper les auto-play, faire taire les notifications parasites, utiliser l’IA avec un objectif précis… et surtout : une chose à la fois.

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L’IA n’est pas l’ennemi, mais son cocktail oui

Soyons clairs : ChatGPT n’est pas l’antéchrist pour autant, il peut même nous sauver la mise dans de très nombreuses situations. Ce qui nous anesthésie, c’est le cocktail : l’excès de flux mixé aux formats éclair. Alors, on fait quoi ? On reprogramme notre quotidien en désactivant le « shuffle émotionnel » pour laisser place au silence, à la nuance, et surtout à l’ennui.

Rendez-vous le 15 octobre sur Pickx+ pour Can’t Feel Nothing si le sujet vous titille.

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