
À notre arrivée aux Rhumbs, la météo fait grise mine. De quoi gâcher la visite ? Pas vraiment. Brigitte Richart, directrice du Musée Christian Dior à Granville et commissaire générale de l’exposition Dior : Jardins Enchanteurs confirme : « La météo capricieuse, typique de la côte normande, fait partie intégrante de l’expérience. Car ici, le ciel gris, l’une des couleurs préférées de Christian Dior, fait vite place au soleil. » Et lorsqu’il illumine Granville, Les Rhumbs révèlent pleinement sa jolie teinte rose pâle, l’autre obsession chromatique du couturier français. C’est ici, jusqu’au début des années 30, qu’il nourrit son imaginaire de paysages maritimes et des fleurs et plantes du jardin imaginé par Madeleine, sa mère, personnage central de la vie du jeune Christian.
Petit, puis jeune adulte, il vit pleinement cette vie normande ; une sorte de dolce vita version pluvieuse, avec vue sur la Manche et l’île Guernesey, qu’on aperçoit depuis le jardin de la villa qui surplombe la falaise de Granville. C’est ce paysage qui préfigure ce que Brigitte Richart qualifie joliment de « permanence d’inspirations » tout en faisant écho à l’une des phrases fétiches du couturier : « Quand on prend la nature pour référence, on ne peut pas vraiment se tromper ». Dans cette propriété, de la pergola, un petit écrin végétal préservé des vents marins, jusqu’au bassin dessiné par Christian Dior lui-même à l’époque où il ambitionnait de devenir architecte, tout incarne une sorte de reconnexion avec la nature.
Parfums mythiques
L’exposition, qui se tient en ce moment dans cette maison de famille de style anglo-normand devenue musée, accorde une place particulière aux parfums, éléments centraux dans l’histoire de la Maison. Si leur dimension poétique et artistique est joliment soulignée au travers de nombreux objets et documents d’archive, l’exposition évoque aussi le caractère résolument terrien de Christian Dior. Solidement attaché à son terroir, ce fils d’industriels dans le secteur des engrais développe, au contact de son père, mais surtout de son oncle, des affinités évidentes avec le monde de l’entrepreneuriat. Ses parfums – dont le premier, Miss Dior, est entré dans l’Histoire – le rendent aussi célèbre que ses robes, forcément réservées à une élite.

L’exposition dévoile néanmoins plusieurs de ses robes bouquets, ainsi que celles dessinées ensuite par John Galliano, Gianfranco Ferré, Marc Bohan ou encore Maria Grazia Chiuri, qui ont écrit, après la mort du créateur, la suite de cette success-story florale. Omniprésentes, les fleurs chères à Christian Dior se sont posées sur des robes brodées tout en s’invitant dans le design d’accessoires et d’objets divers. Dans une vitrine, un petit sac signé Maria Grazia Chiuri fait écho à ceux qu’utilisent les jardiniers pour transporter leurs outils. Dans une autre, un carré de soie évoque un herbier, une autre obsession du couturier.
Jolies roses et inspirations insolites
Pour les amoureux des jardins (ou pour les amoureux tout court), la roseraie des Rhumbs justifie à elle seule de pousser les portes de ce jardin qui, contrairement au musée, ne nécessite pas de billet d’entrée. « On y retrouve des variétés de roses aux teintes subtiles ou plus affirmées, source d’inspiration inépuisable pour les créateurs de mode, de joaillerie et d’objets pour la maison. C’est aussi dans notre jardin de falaise que Christian Dior a découvert la rose Granville, une variété sauvage typique du climat normand. Désormais cultivée non loin du jardin, dans une usine de production à ciel ouvert, elle figure au cœur de la ligne de cosmétique Dior Prestige », explique Brigitte Richart, qui nous emmène dans l’une des salles les plus expérientielles de l’exposition : une immersion totale, à la fois visuelle et olfactive, dans l’univers de Dioriviera, la fragrance imaginée en 2023 par Francis Kurkdjian, directeur de la Création Parfum Dior. Ingrédients star de ce jus : la rose, évidemment, mais aussi la figue. Comme un double hommage à ce jardin que Madeleine Dior a joliment évoqué en disant : « Il était nu ; il fallait l’habiller », mais aussi à d’autres, plus méridionaux, comme celui du château de Colle Noire, la demeure du couturier sur la Côte d’Azur, désormais propriété de Christian Dior Parfums.

Au fil des collections qu’il a imaginées pendant sa courte, mais flamboyante carrière, Christian Dior n’a cessé de paraphraser sa mère. En 1947, l’année de son tout premier défilé, il révèle ainsi sa ligne Corolle. La coupe des robes qui défilent suggère une fleur renversée en un déploiement de pétales. Tout un symbole dans la France de l’après-guerre, un peu secouée par le caractère ultra-glamour de cette femme-fleur. Ironie de l’histoire, c’est pourtant de manière pragmatique que Christian Dior s’est immergé dans l’univers floral. En témoignent deux robes (qu’on découvre sur l’affiche de l’exposition) de la collection 1951. Baptisées Vilmorin et Andrieux, le nom du catalogue de graines qui servait de livre de chevet au jeune Christian.
Découvrez en vidéo le jardin japonais d’Hasselt :
L’histoire continue
Avant de quitter Granville, si la marée le permet, peut-être aurez-vous l’occasion de piquer une tête dans la piscine d’eau de mer située en contrebas de la villa. Si c’est le cas, vous aurez, de l’avis de Brigitte Richart, pu expérimenter, comme le faisait Christian Dior, tous les plaisirs de la vie à la plage, version normande. La conservatrice garde quant à elle un souvenir ému de sa rencontre avec plusieurs des directeurs artistiques venus à Granville pour admirer les fleurs, respirer l’air iodé et s’imprégner de l’ambiance intimiste de la maison. Elle se souvient notamment du très discret designer belge Raf Simons ou du tempérament fantasque et très british de Stephen Jones, le chapelier attitré de la maison. Et si vous avez du mal à quitter le jardin à l’issue de votre visite, arrêtez-vous un moment à la Rose du Rocher, le salon de thé du musée. Implanté au cœur du jardin, il sert, entre autres, un cocktail à la rose, ainsi qu’une glace au même parfum.

« Dior. Jardins enchanteurs » jusqu’au 2 novembre au musée Christian Dior de Granville. Cette exposition est couplée à la sortie d’un livre (édition Rizzoli) regroupant photos d’archives, condensé des silhouettes phare de la maison sur le thème des jardins et d’images de Patrick Demarchelier ou Paolo Roversi.
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