
C’est l’image dont tout le monde parle depuis quelques jours : Kim Kardashian, silhouette sculptée et visage entièrement enveloppé de tissu beige signé Margiela. Juste un corps, anonyme, qui avance sous les flashs. Sur le tapis rouge de l’Academy Museum Gala, la femme la plus visible du monde était littéralement… invisible.
Sophie Fontanel, la critique mode nous donne une leçon de style :
Et si cette scène résumait mieux que tout l’état de la mode actuelle ? Une mode fascinée par le corps des femmes, mais de plus en plus tentée de l’effacer, de le contraindre ou de le transformer en concept. Alors même qu’elle leur avait promis de les libérer.
Les podiums, miroirs aux alouettes
Il suffit de jeter un oeil aux derniers défilés. Courrèges d’abord, où les mannequins avançaient la tête penchée, prisonnières de cols rigides et de cuir brillant, façon automates futuristes. Chez Alaïa, le latex épouse chaque centimètre de peau, le corset redevient pièce maîtresse. Chez Mugler, les découpes se font scalpel : on exhibe la chair plus qu’on ne l’habille.
Et pendant qu’on parlait de « libération des corps », Miu Miu a fait encore plus fort en faisant défiler des silhouettes d’un autre temps : gants, tabliers, jupes sages. Une esthétique « tradwife » applaudie pour son ironie, mais qui rejoue tout de même la domesticité avec un vernis mode. Résultat : les femmes se retrouvent prises en étaux dans un délire bipolaire, entre corps fétichisé et corps domestiqué. D’un côté la poupée de latex façon porno chic des années 2000, de l’autre la ménagère Prada.
Le spectacle a même parfois carrément viré au malaise. Chez Mugler, les mannequins avançaient la poitrine barrée de pinces métalliques - des bijoux de torture transformés en accessoires couture, fixés directement sur les tétons, comme si la douleur devait devenir ornement. Chez Maison Margiela, Glenn Martens a poussé plus loin son obsession du mutisme : un objet métallique inspiré des célèbres « Four Stitches », posé à la manière d’un bâillon chic, fermait symboliquement la bouche de ses modèles. Hommes et femmes confondus, tous réduits au silence dans une chorégraphie quasi monastique.
Thom Browne, lui, a hissé ses silhouettes sur des talons vertigineux, aussi beaux qu’impraticables, rappelant que la grâce, en mode, passe encore par la souffrance. Le clou du spectacle ? Anok Yai, défilant pour Vêtements, silhouette noire de la tête aux pieds, pleurant à chaudes larmes comme une veuve éplorée. Une performance bouleversante, où la tristesse semblait devenir le dernier luxe autorisé aux femmes : celui de souffrir avec élégance.
La revanche des hommes sur les podiums
Il y a aussi les visages derrière les collections. En deux saisons, deux des rares femmes à la tête de grandes maisons ont cédé leur place à des hommes : Virginie Viard, partie de Chanel, remplacée par Matthieu Blazy ; Maria Grazia Chiuri, évincée de Dior, au profit de Jonathan Anderson.
La symbolique est évidemment énorme : après une décennie d’empowerment féministe dans les discours, les rênes de la haute couture retournent entre les mains des hommes. Comme si, après avoir laissé les femmes « s’amuser » un moment, l’industrie reprenait son jouet. Un phénomène qui s’immisce bien au-delà des directions artistiques, mais jusqu’aux ateliers, aux rédactions ou aux backstages.
À la question : « la mode est-elle un milieu misogyne ? », le chroniqueur de mode Loïc Prigent répond face à Alice Moitié : « Ah oui, de fou. La mode a carrément un problème avec l’humanité. Là-bas, on se fout de tes traumas. (…) Même les femmes sont misogynes dans la mode. (…) La mode se fout de tes psychoses, de tes blessures, ils veulent juste te sculpter dans le marbre. C’est le milieu le plus misogyne. Alors que les femmes en sont les principales clientes. »
Empowerment ou enserrement ?
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le paradoxe : pourquoi des vêtements censés célébrer la force des femmes finissent le plus souvent par les entraver ? On se plaît à parler d’ « armures », mais celles-ci pèsent une tonne. Les talons se rallongent, les tailles se resserrent, les corps se tordent, pendant que les marques multiplient les slogans « body positive » et « for strong women ».
Tout est affaire de contrôle : contrôler la silhouette, la narration, l’image. On vend de l’émancipation, mais on impose encore la perfection. Alors oui, la mode aime les femmes. Elle les adore, les fantasme, les magnifie. Mais comme un peintre aime sa muse : tant qu’elle reste immobile et muette.
Ce qu’on voudrait, maintenant
Rien de très ambitieux finalement (à moins que) : une mode qui aime les femmes, les vraies, pas juste leurs silhouettes fantasmées. Sur les podiums, elles sont déifiées, transformées, façonnées comme de la terre glaise. Dans les ateliers, elles sont couturières, maquilleuses, petites mains… rarement cheffes. Oui, il y a dans la mode une hypocrisie quasi-fascinante : elle prétend parler au nom des femmes, tout en les effaçant à petit feu. On leur vend des slogans féministes brodés sur du coton à 2 000 euros, pendant qu’on les rhabille en épouses des années 50.
Heureusement, tout n’était pas corseté cette saison. Chez Zomer, les mannequins riaient, les tissus volaient, les corps respiraient. Chez Agnès b., on retrouvait ce féminisme sans effet de manche : des poches, du confort, de la vie. Stella McCartney célébrait des silhouettes puissantes et écologiques, Chemena Kamali offrait chez Chloé une féminité libre et joyeuse, Marine Serre continuait d’habiller toutes les femmes. Sur ces podiums-là, le vêtement ne contraint plus, il accompagne.
Bref, le corps féminin, dans la mode, reste plus que jamais un champ de bataille. Un territoire où se rejoue, collection après collection, le même vieux duel entre pouvoir et soumission, entre désir et contrôle. À l’image de notre société finalement. L’unique question qui demeure alors est : la mode aime-t-elle les femmes, ou juste l’idée qu’elle s’en fait ?
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