Les imposteurs de l’amour : ces hommes parfaits qui n’existent pas
Dans son ouvrage Les Imposteurs de l’amour – Déjouer la manipulation sur les applis de rencontre (édition JC Lattès), la journaliste Lysiane Larbani enquête sur ces hommes qui entretiennent des relations avec plusieurs femmes en même temps, leur mentent sur leur identité, leur histoire , et les manipulent avec des mécanismes bien rodés et violents.
ParAudrey Morard,
PhotoUnplash
Comment est né ce projet d’écrire sur les imposteurs de l’amour ?
Tout est parti d’une rencontre avec Marion une jeune femme qui avait alors 35 ans à l’époque. J’ai recueilli son témoignage pour un podcast. Elle m’a raconté avoir vécu une histoire assez compliquée avec un homme rencontré sur Tinder. Leur relation a duré plusieurs semaines. Il était au début très présent et investi. À la fin, il était totalement absent et froid, voire méchant. Une fois la romance terminée, elle s’est rendu compte qu’il lui avait menti sur son prénom et sa situation personnelle puisqu’il était marié et père de famille. Je me suis dit que Marion n’était pas la seule, j’étais intimement convaincue qu’il y avait d’autres femmes dans l’histoire. Lorsque le témoignage est sorti, cinq femmes avaient reconnu leur ex-compagnon le lendemain. De fil en aiguille, il y en avait 25 qui avaient vécu une histoire similaire avec cet homme-là. J’ai pris conscience qu’il y avait un vrai sujet de société.
On se rend compte que les imposteurs de l’amour ont souvent les mêmes mécanismes, avec dès le début beaucoup de compliments ce qu’on appelle plus communément le love bombing…
L’histoire avec ces hommes sonne toujours comme une évidence. Ce sont des hommes parfaits, attentionnés, présents. Beaucoup des femmes interrogées m’ont expliqué qu’ils correspondaient à ce qu’elles attendaient d’un homme : capable de parler de ses émotions, ses sentiments et qui n’hésite pas à se confier sur ses traumatismes. Les imposteurs semblent totalement transparents et désireux de s’engager avec elles. Ils se rendent indispensables, passent leur temps à précipiter les choses, et s’immiscent dans la moindre parcelle du cerveau. Il y a aussi le gaslighting, donc je parle dans le livre, qui vise à faire douter ces propres perceptions. Une femme interrogée est restée deux ans avec un imposteur. Un exemple parmi d’autres, il lui dit un jour qu’il va à la salle de sport. En rentrant, il lui parle de sa séance de paddle, elle lui répond qu’il n’est pas allé à la salle. Mais l’homme retourne la situation en lui affirmant qu’elle ne l’écoute jamais, que ça ne sert à rien qu’il lui parle… C’est quelque chose que cet individu a répété fréquemment.
Ces hommes ont-ils le même profil (âge, situation socio-professionnelle…) ?
Ce sont des hommes comme les autres. Ils sont intégrés dans la société, ont souvent des responsabilités liées au travail ou aux enfants quand ils en ont. Ce sont de « bons pères de famille» pour reprendre l’expression consacrée.
Lysiane Larbani, autrice du livre Les Imposteurs de l’amour Déjouer la manipulation sur les applis de rencontre (édition La Découverte). - Marie Rouge
Et qu’en est-il du profil des femmes que vous avez rencontré ?
Elles ont toutes des jobs à responsabilités. Elles sont indépendantes financièrement et même de façon générale, avec une vie sociale riche. Il y en a qui ont les pieds sur terre, d’autres sont très féministes et renseignées sur les mécanismes de domination. Les imposteurs ont une bonne mémoire, ils arrivent parfaitement à prendre à leur compte des éléments de la personnalité de ces femmes. Ils mettent à profit tout ce qu’ils vont recueillir sur une personne dans un but de manipulation. C’est précisément ça qui fait que n’importe quelle femme peut être victime. La relation est d’emblée déséquilibrée parce qu’il y a un menteur d’un côté et une personne manipulée de l’autre. C’est parce qu’ils jouissent de cet avantage-là que les imposteurs peuvent se permettre de manipuler n’importe quelle femme et quelle personne finalement.
Au cours de leur histoire, ces femmes n’ont jamais eu des soupçons de mensonges ?
Une fois qu’elles sont sorties de l’emprise et qu’elles reviennent sur l’histoire, elles se rendent compte qu’elles ont très vite eu des petits soupçons. Mais il y a ce qu’on appelle des biais positifs : notre cerveau a tendance à minimiser des éléments négatifs pour conserver leurs aspects positifs. C’est quelque chose de très naturel chez l’humain. Lorsqu’il y a un soupçon, il est contrebalancé voire effacé avec tout le positif à côté. Ces soupçons ne pèsent plus beaucoup plus grand-chose face à tout le love bombing, toutes les déclarations d’amour et les preuves d’engagement. Et puis il y a la puissance des sentiments amoureux car ces femmes sont amoureuses.
Est-ce que les imposteurs arrivent très vite à déceler les failles de leurs proies car on peut parler de proie ?
Tout à fait, on peut parler de proie. Quand les imposteurs rencontrent les femmes sur les applications de rencontres, ils ont tendance à poser beaucoup de questions – parfois subtiles – et à engager un dialogue assez long par message. Ces nombreux échanges installent une relation épistolaire et leur permettent d’identifier ici et là les failles. Les imposteurs aiment discuter. Les femmes sont alors contentes d’avoir autre chose qu’un dialogue de trois phrases avec « tu fais quoi ici ? Tu cherches quoi ? Tu attends quoi ? ». Les imposteurs vont plutôt demander : « est-ce que tu es plus proche de ta famille que tes amis ? Est-ce que tu crois en Dieu ? Quel est ton film préféré et pourquoi ? ». Toutes ces questions amènent mine de rien la personne à se confier. C’est comme ça que ces hommes vont gagner en confiance et identifier les failles.
Les imposteurs ont plusieurs histoires en même temps. Ils jonglent entre plusieurs femmes sans se faire prendre et ne rien laisser paraître. Comment font-ils ?
Ils organisent leurs emplois du temps en fonction de leurs différentes histoires. Ce sont des hommes très présents virtuellement. Quand on prend du recul, on se rend compte qu’ils ne sont pas si présents que cela dans la vraie vie. Ils le sont, mais pas tous les jours ou alors ils sont là une semaine non stop puis d’un coup vont dire qu’ils ont un problème familial ou un déplacement professionnel. Pendant cette période, ils seront chez une autre femme. Des femmes m’ont confié qu’elles ne voyaient leurs compagnons que le soir, ils prétendaient avoir du travail et des rendez-vous en fin de journée alors qu’ils étaient avec une autre. Les imposteurs de l’amour ont toujours tout un tas d’excuses.
Comment repérer les imposteurs de l’amour ?
Il y a d’abord l’importance d’entreprendre une thérapie soi-même pour avoir une meilleure connaissance de soi. Je dirai qu’il faut être méfiante quand « c’est trop beau pour être vrai ». Quand on est face à quelqu’un qui veut précipiter les choses, qui parle très vite de mariage et qui se projette beaucoup, ça peut mettre la puce à l’oreille. Non pas qu’on n’ait pas le droit de se projeter avec quelqu’un, mais quand ça fait 10 jours que l’on voit la personne, c’est quand même très tôt. Pas mal de femmes qui m’ont dit, « c’est dingue, tout ce que j’aimais, il aimait, on avait les mêmes goûts ». Il n’y avait pas de contradiction. Tous ces facteurs-là doivent nous interpeller.
Que cherchent au final les imposteurs ?
Je pense qu’ils cherchent le pouvoir, la domination. S’ils le font, c’est parce qu’ils le peuvent et parce qu’ils ont sans doute une certaine jouissance à manipuler tout un tas de femmes et à en berner d’autres. On vit dans une société où les rapports de domination entre les gens sont très ancrés et très présents. Dès lors, c’est aussi induit que malheureusement les hommes peuvent dominer les femmes.
Comment les femmes qui ont été dupées réapprennent-elles à aimer ?
Le chemin est très long. Il y a encore des femmes qui ont encore du mal à refaire confiance aux autres, surtout aux hommes, alors que la relation remonte à quatre, cinq ou six ans. Elles se rendent compte qu’elles ont passé plusieurs mois avec un menteur. Des femmes finissent par croire que tout le monde leur veut du mal, mais ce n’est pas non plus définitif. Certaines arrivent à rencontrer un nouvel homme, à refaire leur vie, à aimer à nouveau. Il y a un vrai travail de thérapie très professionnel avec aussi des cercles de femmes victimes de violences conjugales. Ce sont les premiers leviers d’action pour se réparer. Et puis il y a une vraie porte de sortie : la sororité.
En quoi la sororité est-elle importante ?
Lorsqu’on rencontre d’autres femmes ayant partagé la même histoire que nous – ou le même homme, parfois au même moment – le simple fait de savoir, de pouvoir parler et d’échanger devient consolateur. Elles se comprennent et sortent un peu de la honte qui les a emprisonnées pendant un moment. Elles se rendent compte qu’elles ne sont pas seules. La sororité, c’est aussi croire les femmes en tant que femmes, se soutenir. C’est très important et c’est un vrai facteur de guérison. Elles se créent un espace où la parole est libre, honnête et crue. C’est précieux.
Clémentine Galey, la créatrice du podcast Bliss Stories, nous parle de sororité en vidéo :
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