
À Bruxelles, le baromètre le plus parlant s’appelle Jacqueline, soit les soirées féminines organisées une fois par mois au Doktor Jack. Le concept est développé par Mathilda Susini, fille du fondateur Marc Susini, avec sa sœur. L’idée ? Réserver le club de 21h à minuit exclusivement aux femmes. DJ, personnel, serveuses, agente de sécurité : la cohérence est totale. L’objectif est simple, presque radical : créer une vraie parenthèse 100 % féminine.
Mais cette idée ne sort pas de nulle part. Dans les années 90 et au début des années 2000, l’entreprise familiale organisait déjà des soirées Ladies First. L’imaginaire était alors très marqué : chippendales, pole dance, stands de sextoys. Les femmes occupaient un étage, les hommes un autre. À la fin, on « levait le plafond » pour réunir tout le monde. Puis le concept s’essouffle. Trop daté. Trop caricatural. Dix ans plus tard, le contexte a changé.
« Aujourd’hui, on ne sort plus pour les mêmes raisons : avant, on sortait pour rencontrer quelqu’un. Désormais, les rencontres se font sur les réseaux sociaux ; on sort surtout pour profiter entre amis », explique Mathilda.
Jacqueline prend alors une autre forme : pas de séparation, pas de plafond levé, pas de présence masculine pendant la parenthèse. Une bulle assumée. Karaoké géant animé par une drag-queen, stands tatouage, surprises, cadeaux. Du fun, oui – mais pensé comme une zone de liberté. Une participante résume tout lors d’une édition Pyjama party classy : « Aujourd’hui, je suis en short parce que je peux me le permettre. Je n’ai pas peur du regard des autres. »
Ce que ces soirées vendent, au fond, ce n’est pas seulement une programmation. C’est un relâchement. Et un détail dit beaucoup : à minuit, quand les hommes entrent, la vigilance de l’équipe augmente immédiatement. Pas parce que « les hommes sont le problème », nuance Mathilde, mais parce que la posture change. Plus de sécurité, plus de surveillance, plus de précautions. Une seule agente suffit pendant la parenthèse féminine ; ensuite, on renforce.

Le miroir discret des gentlemen’s clubs
Impossible de ne pas penser aux gentlemen’s clubs du XIXe siècle britannique. Ces clubs masculins privés, feutrés, où se décidaient alliances politiques, stratégies économiques et réseaux d’influence. Des espaces non mixtes, assumés, qui consolidaient un pouvoir déjà acquis. La différence est toutefois fondamentale. Les gentlemen’s clubs excluaient pour préserver une domination.
Les espaces Girls only contemporains apparaissent comme des contre-espaces : non pas pour dominer, mais pour respirer. Là où les clubs d’hommes fabriquaient du pouvoir institutionnel, les bulles féminines d’aujourd’hui produisent du soutien, de la confiance, du lien. Ce n’est pas la même mécanique, ni la même histoire.
De la fête au presque thérapeutique

Cette logique de parenthèse féminine déborde largement le monde de la nuit. Les Girls only deviennent aussi des espaces de soin. Non pas au sens médical, mais au sens où l’on vient y déposer quelque chose. C’est le cas des cercles animés par Fiona depuis 2017. À l’origine intégrés à ses retraites bien-être (yoga, respiration, méditation, nutrition), ils ont pris un tournant plus ancré lorsqu’elle est devenue mère. « En devenant maman, j’ai ressenti le besoin de créer des espaces soutenants et thérapeutiques pour les femmes traversées et transformées par la maternité. » Elle parle d’un mot-clé : le village. « Recréer le village, c’est redonner à la maternité ce qu’elle a perdu : le collectif. La maternité n’a jamais été faite pour être portée en solitaire ».
« Je pense que la sororité éveille les consciences et qu’elle a le pouvoir de faire bouger les choses. Lorsque les femmes se reconnectent à leur puissance, elles ont la capacité de faire évoluer les lignes. Selon moi, la société dans laquelle nous évoluons à tendance à isoler les femmes et ne répond pas suffisamment à leurs droits et à leurs besoins, notamment autour de la maternité. Beaucoup font des choix par contrainte plutôt que par réel alignement, car aller à contre-courant demande du courage, des moyens et du soutien. »
Fiona l’exprime clairement : cette communauté et ce qu’elle crée autour participent naturellement à ce mouvement d’éveil : permettre aux femmes de se reconnecter à leur force intérieure pour s’incarner pleinement dans leur vie.
La nouvelle thérapie douce

« Dans le quotidien, on porte des masques. Dans un cercle, l’invitation est autre : venir telle qu’on est », explique Fiona. Alexandra, participante et créatrice d’une formation de yoga pensée spécifiquement pour les femmes, décrit ce que change un cadre exclusivement féminin : « On n’a pas besoin de justifier ou d’expliquer longuement. On peut simplement déposer. Même dans le silence, à travers les regards, on sent un flux de douceur qui nous revient. »
Elle raconte même se surprendre, dans la vie quotidienne, à penser : « Ça, je le partagerai au prochain cercle ». Comme si ce rendez-vous devenait un point d’ancrage. La dimension thérapeutique tient aussi à la régularité. Les cercles sont limités à douze femmes. À force de se voir, un tissu se crée. Ce n’est pas l’événement unique qui transforme – c’est la continuité.
Amandine, kinésiologue et maman de deux enfants, participe aussi à ses réunions entre femmes. Elle parle quant à elle d’un besoin profond de se reconnecter à elle-même. « Se voir une à deux fois par mois, c’était hyper intéressant pour sortir de ma zone de confort, expérimenter quelque chose de nouveau, me connecter à des femmes qui vivent une réalité similaire à la mienne ». Elle insiste sur un point essentiel : quand on accompagne les autres professionnellement, il est vital de pouvoir aussi se laisser guider.

Quand la sororité s’étend au sport
À côté des soirées festives et des différents cercles de paroles, un autre espace 100 % réservé aux femmes émerge : les running clubs exclusivement féminins. Un phénomène encore discret en Belgique, mais qui commence à attirer de plus en plus de femmes en quête d’une pratique de la course à pied sans pression, sans jugement et surtout… sans regard masculin.
À Bruxelles, un club lancé en mars 2025, nommé Girls we move, illustre parfaitement cette dynamique. À l’origine, deux fondatrices qui voyaient autour d’elles des femmes désireuses de se lancer dans la course à pied mais freinées par les clubs mixtes déjà existants, et souvent très orientés performance. Leur idée a alors été de créer un espace où l’allure ne compte pas, où l’on vient « pour passer un bon moment, être chill ensemble », et où chaque femme, qu’elle soit débutante ou confirmée, se sent légitime d’enfiler ses baskets. Et ça a marché ! L’ambiance y est résolument bienveillante. En courant, les conversations se tissent naturellement. On parle, on rit, on se motive. « On avance ensemble, du début à la fin. Personne n’est laissé derrière », insistent Caroline et Céline, les fondatrices. Une philosophie qui tranche avec certains running clubs mixtes où les hommes, à l’esprit souvent plus compétitif accélèrent, creusent l’écart et poussent à la performance.
Pour beaucoup de participantes, ces sorties running deviennent un espace de liberté, où courir en legging sans craindre d’être observée et en sécurité. « Quand on est en groupe, on regarde moins derrière soi. On profite vraiment du moment », confient-elles. Certaines participantes, qui n’avaient jamais dépassé les 5 km, se sont inscrites à des courses de 15 ou 20 km. D’autres retournent courir seules dans des lieux par lesquels elles sont passées lors d’une sortie collective.
Des freins dès l’adolescence
La sociologue Irene Zeilinger nous le confirme : la non-mixité sportive permet aux femmes de réinvestir l’espace public, de se reconnecter à leur corps sans le filtre du regard masculin, et de retrouver confiance. Mais son analyse va plus loin. Elle rappelle que le rapport des femmes au sport est lui aussi genré. Dès l’adolescence, la pratique sportive chute chez les filles : puberté, sexualisation du regard masculin, gêne liée au mouvement du corps, sont autant de freins qui s’installent tôt. « La non-mixité permet de redécouvrir son corps autrement, sans le voir comme une collection de problèmes, mais comme un potentiel », dit-elle. Un espace sans regard évaluateur devient alors un espace de réconciliation.
Preuve que lorsqu’elles trouvent un espace où elles se sentent comprises et pleinement incluses, les femmes transforment la pratique sportive en un véritable élan collectif. Girls we move organise une sortie de 5km ce dimanche 8 mars, au parc du Cinquantenaire à Bruxelles, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes. Un bon moyen de se retrouver et se dépenser tout en bienveillance, lors de cette journée spéciale.
Des espaces anti-hommes ?

À chaque espace non mixte, la critique surgit : exclusion, communautarisme, « anti-hommes ». Mais dans les témoignages, le mot-clé n’est pas « contre », mais « sans ». Mathilde le dit clairement : les soirées Jacqueline ne sont pas anti-hommes. Les portes s’ouvrent à minuit. C’est une parenthèse entre copines.
Amandine pense qu’elle serait moins vulnérable si des hommes étaient présents dans son cercle. Alexandra estime que certains vécus liés au corps et à la maternité se comprennent plus instinctivement entre femmes. Il ne s’agit pas de fuir la mixité. Il s’agit de créer des espaces où l’on n’a pas à se protéger en permanence.
On pourrait croire que les lieux Girls only signalent un repli. Ils racontent plutôt une fatigue : celle d’être constamment en représentation. Jacqueline incarne la version nocturne : une fête sans recherche de validation. Les cercles incarnent la version intérieure : un espace où tomber le masque. Le point commun de tous ces espaces réservés aux femmes ? Un endroit où l’on se sent, enfin, à sa place.
Envie de découvrir ces espaces 100 % féminins ? Retrouvez les sorties running girlswemove ici, les soirées Jacqueline une fois par mois au Doktor Jack, la formation de yoga pensée exclusivement pour les femmes Entre Ciel et Terre (projet porté par Alexandra), ou encore les rencontres et cercles organisés par Fiona ici.
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