
À l’idée de revenir en solitaire dans sa prochaine compétition, Djemila Tassin nous confie d’emblée : « J’aime beaucoup le fait que tes succès et tes échecs t’appartiennent. Tu vas chercher très loin dans tes retranchements ». Lors de sa dernière course, la skippeuse et son co-équipier Benoît Hantzperg concouraient avec l’équipage du Belgium Ocean Racing Curium pour le Globe 40 2025 2026. Dans ce tour du monde en six étapes, le duo a établi un nouveau record de vitesse sur 24 heures en Class40 (un type de voilier monocoque de course et de croisière). « Quand tu es en double ou en équipage, il y a toujours quelqu’un qui va venir te donner une solution », explique Djemila. Seule, elle doit se surpasser et c’est l’une des raisons de son retour en solitaire pour ses deux prochaines compétitions : la Route du Rhum 2026 et le Global Solo Challenge 2027.

L’eau, son élément
« J’ai toujours su que je voulais faire quelque chose soit sur l’eau, soit sous l’eau, soit autour de l’eau ». Elle a d’abord pensé à une carrière scientifique. Diplôme d’océanologue en poche, la compétition lui est finalement apparue comme une évidence. « J’ai découvert la compétition, la navigation, l’aventure de la mer et des bateaux et je me suis retrouvée », explique-t-elle. Lorsqu’elle navigue, Djemila se sent émerveillée et surtout, libre. Totalement déconnectée du monde, elle trouve sur son bateau le moyen de se ressourcer. D’ailleurs, Djemila Tassin incite le monde à faire de même car « être déconnecté de son téléphone, de tout et de tout le monde, c’est très fort. Je pense qu’on est tous fatigués de cette ultraconnaissance ».
Être une femme dans un monde d’hommes
Participer à une compétition de voile et être une femme ne sont pas des antonymes. Pourtant, la combinaison est rare. Les hommes sont bien plus nombreux dans le domaine. Les équipages se constituent par invitation. Le skipper choisit son coéquipier. Seulement, les genres ne se mélangent que peu souvent. Cela écarte souvent les femmes, déjà minoritaires. Or les compétences de ces navigatrices ne peuvent progresser dans la compétition sans y participer. Djemila est donc reconnaissante de la confiance qu’on lui accorde : « On remercie toujours ceux qui osent, qui croient en nous et nous invitent à naviguer avec eux », déclare-t-elle avec enthousiasme. Elle est convaincue que le genre ne devrait pas être une condition. « Les hommes restent un peu dans leur zone de confort, je pense. Ils s’imaginent qu’on va naviguer différemment, qu’on ne va pas avoir les mêmes besoins, les mêmes envies. Mais bien au-delà du genre, il faut des personnes qui se tirent vers le haut pour amener de la complémentarité à bord ».
« Ce ne sont pas les muscles et sûrement pas le genre qui font la différence. C’est l’envie d’y aller et la passion qu’on a pour la navigation ».

Sur ses premiers projets, Djemila Tassin a pu douter de sa légitimité en tant que femme. Son chemin pour comprendre ce sentiment et prendre sa place a duré plusieurs années. Elle a rencontré de nombreuses navigatrices pour partager ses peurs et arrêter de se comparer, deux thématiques encore tabous dans un univers masculin. Au début, la navigatrice justifiait parfois ses difficultés par son genre. Il lui arrivait parfois de se dire : « Tu vois bien qu’il n’y a pas d’autres filles, donc forcément, toi non plus, tu ne vas pas y arriver ». Désormais, elle en est convaincue : « Ce ne sont pas les muscles et sûrement pas le genre qui font la différence. C’est l’envie d’y aller et la passion qu’on a pour la navigation ».
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Comme une vie parallèle
Avons-nous exactement le même mode de vie sur terre et en mer ? Djemila Tassin nous affirme que non : pas les mêmes besoins, pas les mêmes ressentis, le corps sait. On ne s’entraine pas à dormir seulement trois heures. « J’ai essayé de mettre un réveil à 4 h du matin, d’aller faire un footing puis revenir. Ça ne fonctionne pas ». Le corps a toujours besoin de huit heures de sommeil sur la terre ferme, mais en mer, il s’adapte à l’adrénaline. La compétition et le danger se ressentent et le besoin de dormir est alors réduit. Le sommeil est rapide, court, tout en restant réparateur. Cela peut prendre plusieurs années avant de connaître parfaitement son rythme naturel à bord. D’ailleurs, le corps est tellement en alerte, que les conditions si particulières ne le rendent plus malade. « Il sait qu’il ne doit pas flancher, par contre, les deux premiers jours quand je rentre, je peux être sûre que je vais être malade. Comme si mon corps me disait : tu n’as pas voulu te reposer, alors je vais te forcer à le faire », avoue la jeune femme entre deux éternuements.

Les navigateurs sont accompagnés par des coachs techniques pour les manœuvres, mais également par des coachs mentaux pour une préparation psychologique optimale. Ils apprennent aussi à s’alimenter en mer. Les repas doivent être digestes, compter assez de calories, faciles à emporter. Évidemment, la cuisine ne fait pas partie de la course. La nourriture est lyophilisée, c’est-à-dire qu’elle est congelée, puis l’eau en est extraite. Il suffit de réhydrater la nourriture pour qu’elle reprenne sa forme. « On passe des années à préparer les petits plats qu’on aime bien, à connaître un peu nos routines. Je sais ce que je vais avoir envie de manger en mer », explique Djemila. Son menu est composé de 20 plats différents, à manger deux fois par jour.
Compétitrice, mais surtout passionnée
Djemila Tassin n’est pas près d’arrêter la compétition. Elle veut réaliser son tour du monde en solitaire avant d’y réfléchir. La question se posera peut-être plus après le Global Solo Challenge. À 30 ans, ses projets lui tiennent à cœur et elle s’y consacre entièrement, toutefois, transmettre sa passion relève aussi d’un objectif. Son goût pour la mer et la navigation sont tels qu’elle pense à ceux qui ne peuvent pas en profiter. « J’aime l’idée de pouvoir ouvrir cette porte à des gens qui n’ont pas accès à la mer, ne pourront jamais monter sur un bateau et ne sont pas dans les disciplines fédérales de voile », conclut-elle.
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