
Un trou où vous récupérez votre café sans contact humain, sans sourire au final ? Pas de barista qui discute pour connaître votre vie, pour écrire votre nom sur le gobelet ou pour vous donner un conseil sur les pâtisseries du jour. Depuis l’ouverture de GAT, un nouveau coffee shop (rue Lesbroussart) à Ixelles, une nouvelle façon de consommer du café (et ses déclinaisons) voit le jour chez nous : on scanne un QR code, on sélectionne son café ou son matcha, on paie sur son écran, et quelques instants plus tard, un café apparaît dans le trou au milieu du mur. Une main anonyme, ou presque, y dépose votre gobelet avant de disparaître. L’interaction a duré zéro seconde. Le vendeur est un fantôme.
Si l’adresse séduit pour son côté instagrammable, le phénomène interroge : « Que dit de nous cette disparition de contacts sociaux ? Sommes-nous devenus à ce point phobiques de l’autre pour préférer un mur à un visage humain ? »
Instagrammable à quel prix ?
Pour essayer de comprendre la hype ce type de lieu, il faut comprendre nos liens sociaux. C’est là tout le problème. « Ce qui frappe dans des lieux comme le GAT à Bruxelles, ce n’est pas seulement leur originalité, mais la manière dont ils transforment notre rapport au lien social », explique Audrey Van Ouytsel, docteure en sociologie. « On reçoit son café à travers une ouverture dans un mur, sans visage, sans regard. Et pourtant, il reste la possibilité de laisser une trace sur ce même mur (sur lequel on peut écrire au marqueur, NDLR), comme si quelque chose du lien devait subsister malgré tout ».
Au fond, on assiste à un grand nettoyage d’été de nos relations. On liquide la politesse de comptoir pour la remplacer par un contenu instagrammable qu’on va poster sur les réseaux sociaux pour faire des vues. « En tant que sociologue, ce qui m’intéresse ici, c’est ce double mouvement », poursuit notre experte. « D’un côté, on réduit au minimum l’interaction humaine : plus de conversation, plus de reconnaissance directe, plus de relation personnalisée. Le service devient fluide, rapide, presque invisible. Mais de l’autre côté, la relation ne disparaît pas complètement. Elle se déplace. Elle ne passe plus par la rencontre, mais par des gestes réduits, des traces, des micro-empreintes laissées dans l’espace. »
« Le mur devient alors un objet particulier : il sépare les deux côtés, mais il conserve aussi quelque chose des passages des clients. Il organise une forme de relation très contemporaine, où l’on partage un lieu sans véritablement se rencontrer. On glisse ainsi d’une logique de relation à une logique de co-présence. On n’est plus dans l’échange, mais dans le fait d’occuper simultanément un même espace, chacun à sa manière. » »
La flemme de l’autre
Soyons honnêtes : GAT propose quelque chose déjà connu depuis longtemps sur le point social. Des caisses automatiques dans les magasins, à plus aucune caisse avec un humain dans les cinémas aux applications de livraison qui déposent nos sushis devant la porte, nous avons développé une angoisse sociale. Le moindre appel à faire est une source d’angoisse. On veut que ça aille vite, que ce soit carré, et surtout, qu’on ne nous demande rien. « Ce type de dispositif dit aussi quelque chose de plus large sur nos manières de consommer aujourd’hui », abonde la sociologue. « Nous cherchons de plus en plus des expériences rapides, fluides, sans friction : commander sans attendre, payer sans échanger, recevoir sans interaction. »
Le shot de caféine du matin n’est plus un moment de partage, une pause ou une habitude : c’est devenu un moment qu’on prend entre deux e-mails ou qu’on immortalise pour une photo en story. « La consommation devient alors un flux à optimiser plutôt qu’un moment de relation. On ne va plus forcément ‘chez quelqu’un’, mais vers un système de service qui doit s’effacer derrière l’acte de consommer. Dans cette logique, même les traces laissées sur un mur prennent sens : elles réintroduisent une forme minimale d’épaisseur humaine dans une expérience devenue presque entièrement fonctionnelle. »
La nostalgie nous ronge mais on ne fait pas d’effort pour y revenir parce qu’on a peur de s’y sentir terriblement seuls. « Au fond, ce type de dispositif dit quelque chose de très contemporain : nous voulons réduire au maximum les interactions du quotidien, tout en refusant que les relations humaines disparaissent complètement de nos espaces », conclut la sociologue. « Entre effacement et trace, c’est peut-être là que se joue aujourd’hui une partie de notre manière d’habiter le monde ».
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