
On l’apprenait il y a quelques mois : après dix ans de piraterie et de bons et loyaux services à la Porte de Hal, Crab Club levait l’ancre. Destination ? Flagey, pour se « rapprocher de son public ». Mouais. Argument marketing mis à part, on rappellera quand même que leur ancien quartier, souvent méjugé par les snobs du haut de la ville, a le sacré don de couver les adresses qui cartonnent – de iOda (qui a bougé aussi) à Grabuge, en passant par Le Dillens, Bistro ou CiPiaCe. Bref, Saint-Gilles n’avait pas besoin d’être sauvé, c’était déjà un repaire de haute gourmandise.
Mais Crab Club voulait changer de terrain, voir autre chose. Et c’est sur l’ancienne planque de Chez Marie qu’ils ont déménagé leurs pénates. Ce spot ultra-stratégique à deux pas des étangs, qui a vu défiler les pop-up les plus excitants de la capitale (coucou Old Boy), accueille désormais Crab Club de façon définitive. Il faut dire que le squelette brut de l’endroit leur va comme un gant : murs en briques canailles, miroirs XXL pour donner du coffre à une pièce toute en longueur, cuisine ouverte aux étagères joyeusement bordéliques.
Et surtout, cette façade caméléon capable de s’ouvrir ou de se refermer complètement selon les caprices de la météo belge. Un véritable game changer sous nos latitudes. Le combo parfait ? On est au cœur du réacteur de Flagey, sans le bruit des trams, des voitures et de la cohue. Bref, le meilleur des deux mondes.
La claque et les donneurs de leçons
On confesse notre péché : on n’y avait encore jamais mis les pieds. La faute à de soi-disant « fins connaisseurs » qui nous avaient vendu l’adresse comme « un brin surfaite ». Ce qui, en langage HoReCa poli, signifie généralement : « beaucoup trop cher pour ce que c’est ». Mais comme il ne faut jamais vendre la peau de l’ours – ni le bulot avant de l’avoir décoqué –, on s’y est pointé la semaine dernière, non sans un poil d’appréhension. Résultat ? On va changer de conseillers, et vite.
Chez Crab Club, tout tourne autour des produits de la mer, mais sans le stéréotype « chiant » du banc d’écailler traditionnel, ni la mise en scène guindée. À la place ? Des coquillages dopés au talent et du vin blanc qu’on débouche à la chaîne, parce que le chef Yoth Ondara, adore ça. On sent surtout cette envie viscérale de faire autrement. De ne pas s’encroûter dans la routine, même après dix ans.
Terre, mer et kicks salins
L’audace est partout, mais toujours calibrée au millimètre. Le plat signature – le cochon et poulpe – squatte la carte depuis des années (tant que les clients supplieront pour en avoir), et on a enfin compris pourquoi. Quand débarque sur la table cette poitrine de porc généreuse, dont la couenne a magnifiquement bullé à force de cuire des heures, surmontée d’un tentacule de poulpe snackée, c’est de la régalade pure.
Ici, les assiettes pensent globalement surf and turf, ce fameux télescopage terre-mer au caractère bien trempé. Comme ces huîtres flanquées d’un tartare de bœuf au wasabi et aux algues en entrée. Il fallait oser, pourtant c’est ultra-frais et ça fait décoller nos papilles.
Même délire avec ce Gin Tonic à l’huître (17 €) rehaussé de la première eau du mollusque pour le kick salin – qu’on aurait d’ailleurs aimé sentir encore un poil plus iodé – et coiffé de la bête en personne.
Pour arroser le tout, la cave aligne 120 références qui font la part belle au nature et au bio. C’est là qu’entre en scène François. Le genre de serveur qui incarne l’ADN du lieu, connaît ses gammes sur le bout des doigts et donne du relief aux assiettes rien qu’en en parlant. Son crédo ? « Sortir du traditionnel Pouilly-fumé avec le poisson. » Ici, on tente les accords incongrus, les sorties de route maîtrisées et les flacons surprises. On vous apporte d’ailleurs trois bouteilles différentes à table, et on vous fait goûter pour trouver la quille à votre goût.
Les cuissons sont maîtrisées, les saveurs aventureuses mais jamais prétentieuses, et surtout, les portions ont faim. Si vous avez les yeux plus gros que le ventre, le triptyque entrée, plat, dessert (un crumble XXL taillé pour être partagé) remplit joyeusement son contrat. Comptez 150 € pour deux tout compris (avec deux verres de vin et le fameux cocktail).
Non, ce n’est pas « cher »
Alors oui, il faut passer la barrière psychologique des plats à 30 €. On entend déjà les pinces hurler au réflexe : « C’est cher ! » C’est pourtant un contresens total. Dire d’un resto qu’il est cher ne devrait pas désigner son coût, mais son rapport qualité-prix.
Un café à 8 € dans un terminal d’aéroport, c’est cher. Un t-shirt de marque en polyester à 150 € (autrement dit, du plastique), c’est cher. Un poisson à 28 €/kg issu d’une pêche locale, durable et sans déchets, c’est le juste prix. Un poisson de chalutage industriel bourré de flotte qui réduit à la cuisson à 19 €/kg, ça, c’est hors de prix.
Bref, vous avez compris, un tarif vertigineux, s’il est adossé à un savoir-faire, une fraîcheur absolue et un sourcing honnête, ne sera jamais cher. C’est simplement le prix. Manger pour 150 € à deux chez Crab Club, c’est un budget qu’on décide de s’offrir ou non, un arbitrage personnel. Mais au vu de l’amour balancé dans l’assiette, ce n’est pas cher. C’est juste mérité.
Infos :
Où ? Rue Alphonse Dewitte 40, 1050 Ixelles
Quand ? Lundi (soir) et du mardi au dimanche (midi et soir)
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