"Karl Lagerfeld était un vrai génie" : Alex Lutz raconte

On l'a adoré dans Catherine et Liliane. L'acteur, humoriste et metteur en scène incarne aujourd'hui Pierre Bergé dans la série événement Becoming Karl Lagerfeld, qui sort ce 7 juin. L’occasion de nous révéler une autre de ses facettes ; celle d’un passionné de mode !  

 

Sigrid Descamps - Photo Photonews |

Karl Lagerfeld surnommait Pierre Bergé son « meilleur ennemi » ; à l’écran, vous livrez du compagnon d’Yves Saint Laurent une version assez antipathique…

Le personnage a été voulu tel quel pour la série. C’est l’antagoniste du héros. On le retrouve à une période de sa vie, où il est en droit de se méfier de tout ce qui peut intervenir dans sa vie affective et sa vie professionnelle. Le public ne s’en rend peut-être pas compte mais la série prend place à un moment très particulier pour l’industrie de la mode, celui du passage entre la haute couture et le prêt-à-porter. Pour la maison Saint Laurent, il s’agissait vraiment de ne pas se planter. Il faut rappeler aussi qu’à l’époque, il y avait beaucoup moins de collections. Et seules quelques grandes maisons se partageaient les terres, il n’y avait aussi qu’une poignée de journalistes importants. Les défilés, c’était des rendez-vous majeurs. Aujourd’hui, les maisons peuvent raconter plein de choses tout au long de l’année, elles existent à travers leurs créations et leur communication.  Par ailleurs, la série prend les personnages à un moment affectif crucial. Pour Pierre Bergé, ce fut une époque douloureuse, avec ce carré amoureux entre lui, Yves Saint Laurent, Jacques de Bascher et Karl Lagerfeld. Tout se passait au vu et su de tous, soi-disant dans une transparence totale, mais ces gens étaient abimés au cœur.

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Est-ce une période à laquelle vous vous intéressez particulièrement ?

Elle était importante pour ces grandes maisons, et pour la France. Après, on le voit dans le reste de mon travail : je ne suis pas le roi de l’anticipation (rires) ; je préfère regarder dans le rétroviseur, sans pour autant verser dans la nostalgie. Je trouve cela absurde. Disons que j’aime vivre le présent et regarder le passé. Mais je n’aime pas comparer les périodes. Ce qui m’intéresse, c’est regarder par quoi elles sont passés, où se plaçait alors la morale, quels étaient les conflits, les enjeux, ce qui se faisait ou pas. Ca, c’est passionnant !

Comment expliquez-vous l’éternel retour des seventies, dans la mode, mais aussi, la déco, la musique… ?

On parle souvent de la magie et de la liberté de l’époque, mais je n’y crois pas. Je parlerais plus d’un âge des possibles avec, au préalable, des générations de gens qui racontaient leurs années de guerres. Les années 70 ont vu arriver un nouveau souffle. La liberté, elle était tout de même très relative : elle existait dans certains milieux, nettement moins dans d’autres. Vous alliez dans le fin fond des campagnes en 1971, je ne suis pas certain que vous dansiez sur Donna Summer ! Par contre, ce qui est vrai, c’est que culturellement, il est resté quelque chose de fort de cette époque : l’esprit rock, et pas seulement au niveau de la musique, de la mode aussi. C’est forcément inspirant. Et ça revient tout le temps.

Quel était votre rapport à la mode avant de faire cette série et a-t’il évolué depuis ?

Il n’a pas bougé car j’adore la mode depuis très longtemps. Je vais aux défilés, je suis les collections… Je ne trouve pas cela superficiel du tout. Cela m’agace d’ailleurs beaucoup quand les gens disent que la mode, c’est un truc à pognon, que ça ne sert à rien. Cela montre surtout qu’ils ne s’y intéressent pas ! Evidemment, de prime abord, un défilé, ça a un côté un peu hystérisant, ça crépite de partout, vous voyez passer des créatures hors normes… Mais ce qu’il faut surtout voir, c’est tout ce qu’il y a autour et derrière : la mise en avant des artisanats, les heures passées à fabriquer l’une ou l’autre pièce. Moi, j’adore admirer une passementerie qui a été réalisée par tel ou tel atelier, qui est le seul à encore savoir le faire. Il y a dans le monde de la mode un tas de corps de métiers que l’on ne retrouve que là. C’est très important ! Cela me touche d’autant plus que ma femme travaille dans l’artisanat. Je sais donc parfaitement ce que cela représente : la précision, le savoir-faire, la transmission… C’est un univers aussi, où il faut conserver absolument un tas de choses mais aussi savoir les trahir. Karl Lagerfeld pour moi, à ce niveau, était un génie.

C’est-à-dire ?

Ce qu’il a fait chez Chanel, ce qu’il a fait de son héritage, c’est incroyable. Il était je pense, le meilleur repreneur de la maison. Quand il l’a récupérée, elle était curieusement encore appréciée alors qu’elle était vieillissante. Il a su faire revivre l’esprit Coco Chanel, et à la fois, le trahir de saison en saison, de collection en collection, en réinventant sans cesse les immuables de la maison. Ca n’a l’air de rien pour certains, mais c’est un exercice très compliqué. Il faut du talent, du génie…

Aviez-vous eu l'occasion de croiser Karl Lagerfeld et Pierre Bergé de leur vivant ?

On avait tourné un épisode de Catherine et Liliane chez Chanel. C’était assez rigolo. On avait rencontré Karl après. J’ai aussi dîné avec lui, à une table organisée par la directrice de rédaction du Madame Figaro, qui était une grande amie à lui et qui me l’avait ainsi fait rencontrer de manière moins formelle. Je connaissais beaucoup de choses sur lui. Je trouve ce personnage assez fascinant. Je l'ai beaucoup imité aussi, sur scène. Quant à Pierre Bergé, je l’ai rencontré quelques fois, lors des soirées du Sidaction. C'était donc un peu troublant pour moi, évidemment, de me plonger dans leur jeunesse.

En tant que comédien et réalisateur, à quoi prêtez-vous attention lorsque vous assistez aux défilés ?

A tout (sourires). Je regarde la mise en scène ; il y en a souvent des phénoménales. Les défilés sont devenus de vrais spectacles. D'ailleurs, c'est l’un des points de reproche que Pierre Bergé fait dans la série. Eh bien si !  Il y a toute une génération de créateurs, notamment Jean Paul Gaultier, qui a voulu amener de la fête là-dedans. Aujourd’hui, on assiste à des défilés hyper inventifs, hyper fous… Je regarde aussi la population, mais ça me touche toujours beaucoup parce que j'aime bien les a priori déçus. C’est ce qui me passionne le plus. Quand vous êtes comme ça dans un défilé, vous allez d’abord voir des créatures pas possibles débouler et vous allez d'abord vous dire « Ah, mais qu'est-ce que c'est ça ? » Puis, au bout de deux minutes, vous entendez que ça parle quand même de la pluie et du beau temps et d’une avenue bouchée. Et ça, j’adore. Pas mal de conversations, ce sont les mêmes que celles des deux Piou Piou qui déchirent les tickets à l’entrée. J’ai l'impression que les humains se ressemblent beaucoup plus qu’ils ne se ressemblent pas ; ils ont les mêmes emmerdements et les mêmes joies. Ça serait juste bien qu'ils en aient un peu plus conscience pour ne pas se taper dessus.

Quelles maisons suivez-vous ?

Dior est une maison que j’aime bien, qui a  la gentillesse de m’accompagner sur pas mal d’événements. Ce que Kim Jones propose pour les hommes, c’est vraiment très bien.  D’ailleurs, le gilet que je porte aujourd’hui vient de chez eux. Je trouve la maison Zegna, plus discrète, très intéressante aussi. Il y a là des jeunes créateurs que je trouve déments. J’aime aussi beaucoup Jean Paul Gaultier ; c’est un mec formidable.

Sur ce tournage, quelle a été votre approche au niveau du costume ? Avez-vous pu choisir ce que vous portiez ou deviez-vous enfiler des copies conformes des tenues de Pierre Bergé de l'époque ?

Ce n'était vraiment  pas des copies conformes, plutôt des inspirations très précise, surtout que nous n’avions pas autant de références que pour Karl, Yves saint Laurent ou même Jacques de Bascher. Pierre Bergé était bien plus  discret ; il apparaît souvent un peu sur le côté sur les photos. Il y a des images de lui bien sûr, notamment au tout début de la période montrée dans la série. On a donc observé des choses et on les a adaptées. Il y a tout un travail qui a été effectué. Il y a des choses qui ont été fabriquées. C'est ça qui est magnifique dans la série, on n’a pas juste fait appel à trois loueurs de fripes, il y a une grosse part de création. On parlait d’artisanat tout à l’heure, eh bien, pour le coup, il y a plein d’artisans qui ont travaillé sur la série. La direction artistique est phénoménale. Quand on voit le défilé d’Yves Saint Laurent, c’est ambitieux, c’est beau, et on y croit… Quand on décide de s’attaquer à cet univers-là, il ne faut pas la jouer gagne-petit, donc les moyens ont été mis… tout en laissant de la place aux acteurs et à l’histoire.

On peut imaginer que pour vous, le costume a un rôle primordial. Comment opérez-vous les choix quand vous jouez et surtout quand vous mettez en scène un film ou un spectacle ?

J’ai en effet eu pas mal de rôles où le costume n’avait rien d’accessoire. Il faut s'écouter à l'essayage. Si on vous force la main, c'est jamais bien parce que c'est vrai qu'on sait que le costume devient un « partenaire ». Et ce n'est pas juste une histoire d'être agréable ou désagréable à porter. Il y a même des costumes désagréables mais qui sont bien adaptés, qui cochent les cases, qui sont justes. Et évidemment avec le temps, même en tant qu'acteur, je dis plus précisément ou moins timidement ce que je veux et ce que je ne veux pas. Bon, il ne faudrait pas non plus que par la suite je tombe dans le panneau inverse. Parce que, parfois, c'est bien aussi quand un chef costumier ou costumière insiste un peu, dise  « Attends, essayons comme ci ou comme ça ». C'est vachement bien de faire confiance à ces talents-là aussi. Et pour mes films, je travaille avec ma merveilleuse chef costumière, qui me suit depuis toujours, Amandine Gros. Elle m’a suivi dans tout ce que j’ai fait. On irait au feu ensemble dans les projets. Je suis complètement raide dingue de son travail.

Vous demandez parfois à conserver des pièces que vous avez portées ?

Il y a des costumes que l'on peut récupérer, notamment parce ils ont été achetés pour une production, mais qu’ils ne servent pas forcément. Parfois, on peut racheter nos costumes. Là, sur la série, j'en ai racheté un. Pour l’anecdote, c’est un costume bleu croisé que j’avais déjà essayé pour un tournage précédent. Ici, il avait été transformé légèrement.

Est-ce que vous avez dans votre dressing une pièce culte ou phare,  que vous accordez avec tout, ou qui a une valeur particulière ?

 J’'ai un costume Zegna que j'adore, parce que c'est un costume rayure tennis et que franchement, il n’y a pas mieux qu'un costume rayure tennis. C'est vraiment pratique. Vous dites « Tiens, je dois être habillé, c'est bien ! », « Je vais être détendu, c'est bien ! » (Rires). J’ia aussi un trench Burberry, que feu mon papa m'a offert quand j'avais 30 ans. Je ne vais pas trop en parler, mais j’y tiens beaucoup. Il est inusable ! J’ai aussi un trench noir, que la comédienne Sylvie Joly m'avait supplié d'acheter quand je l'avais mise en scène. Elle adorait qu'on répète et puis, qu'on aille un peu faire des courses, puis qu’on goûte un petit peu… et qu'on aille à nouveau faire des petites courses (rires). Elle adorait la sape et elle me faisait chier tout le temps en me disant qu’il me fallait un trench noir. Je ne sais pas pourquoi, elle avait des lubies comme ça parfois.  Et donc, elle me répétait non-stop « C'est super, un trench noir,  tu peux le mettre avec un jean, tu peux le mettre quand tu dois t’habiller. Il te faut un trench noir, tout simple. On répète, mais après, on ira quand même t’acheter un trench noir ». Et elle a fini par  m’acheter ce trench noir, et je l'adore. Mais bon, tout ça, ce n’est pas ce que je mets le plus souvent. Là, je citerais mes pulls en cachemire, tout simples. C’est plus cher, mais ça ne gratte pas et ça s’abime moins, je vote pour.

Avez-vous une pièce que vous aimeriez laisser à votre fils ?

Je vais tout lui laisser, mais il est déjà plus grand que moi, ce c… (rires) donc je ne sais pas trop ce qu’il pourra porter. Il y a bien deux, trois blousons... Mais il zieute plutôt sur ma boîte de montres. C’est marrant, c’est passionnette que nous, les garçons, on a pour les montres. Ce doit être lié au côté gadget, on aime chipoter, voir comment ça fonctionne. Et puis, ce sont un peu les rares bijoux que l’on porte aussi.

De ce côté, les possibilités sont quand même de plus en plus grandes…

Oui, rien que pour ça, je trouve que notre époque est bien. Comme dans les années 70, il y a à nouveau de l’audace, de la fluidité, et je trouve ça super. Cela se voit aussi au  niveau des vêtements. On a compris que le costume trois pièces pour les mecs, c’est très XIXe. C’est beau hein, mais ça nous a mis une chape de plomb. Alors que si on remonte plus loin, prenez le dressing de Louis XIV, là on était en plein dans les reines de la mode, avec des nœuds, des fioritures, du satin…

Vous seriez prêt à défiler sur tapis rouge en jupe ?

J’ai de l’avance hein, avec Catherine et Liliane, j’ai porté des robes pendant huit ans (rires). Mais la réponse est oui, si c’est joli. Il y a un truc aussi, c’est qu’avec l’âge, on s’ennuie un peu. Moi, j’adore les vieux qui n’en ont rien à foutre et qui se font plaisir en portant des trucs très audacieux.

Becoming Karl Lagerfeld, à partir du 7 juin sur Disney Plus.

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