L’interview So Soir : Eloi Spinnler, chef engagé et star des réseaux sociaux - Le chef Eloi Spinnler. - Sigrid Descamps - Journaliste

L’interview So Soir : Eloi Spinnler, chef engagé et star des réseaux sociaux

À seulement 30 ans, ce jeune chef parisien, star des réseaux sociaux, anime une chaîne YouTube qui cartonne et possède déjà deux restaurants : Orgueil et Colère. Portrait d’un engagé qui prône une approche de la restauration plus écologique, mais surtout, plus humaine.
Sigrid Descamps Journaliste
Vous avez découvert votre voix très jeune. Comment est-ce venu : par passion, curiosité, vocation ?
Un peu tout à la fois (rires). J’ai grandi dans une famille où tout le monde cuisinait : ma mère, mon père, ma grand-mère maternelle… On a toujours très bien mangé. J’ai mis les pieds à l’école Ferrandi à l’âge de 13 ans. J’avais eu des années de collège un peu compliquées et j’avais besoin de quitter la voie scolaire classique. J’ai compris bien plus tard que ce qui m’avait plu, c’était de faire les choses avec mes mains. De me lever le matin pour quelque chose qui avait du sens, même si souvent, ce n’était pas facile. L’apprentissage est souvent un peu dur pour les jeunes. C’est un truc qui m’a passionné vite et fort. Le rythme de travail, le fait de faire quelque chose, de se lever le matin et de voir le résultat à la fin de la journée de ce qu’on avait fait… Je trouvais ça trop cool.
Vous êtes déjà à la tête de deux restaurants, bientôt trois. Une envie que vous nourrissiez depuis toujours ou qui est venue en travaillant dans d’autres endroits ?
J’ai toujours eu comme objectif d’ouvrir mon propre lieu. Même si je ne savais pas trop pourquoi au début (rires). J’ai eu deux expériences en tant que chef dans des restaurants, qui ne fonctionnaient pas forcément très bien alors que j’avais l’impression de faire mon travail le mieux possible… J’ai donc lancé mes propres établissements, parce que je voulais être seul responsable de mes erreurs et de mes maîtrises. Ce métier ne se passe pas uniquement dans l’assiette. Il ne s’agit pas juste d’être cuisinier, il faut être restaurateur, savoir communiquer, avoir une super équipe de salle, gérer ses achats, décorer son restaurant… Il faut savoir faire des tas de choses. C’est pour ça que je me suis mis à mon compte.
Vous avez déjà ouvert Orgueil et Colère. Le but, à long terme est d’ouvrir sept restaurants pour autant de péchés capitaux ?
On va déjà essayer d’en ouvrir un troisième (pour la rentrée, NDLR.). On ne communique pas trop dessus pour le moment, mais je peux déjà vous dire qu’il sera dans le Marais et qu’il portera le nom d’un autre péché. L’idée, c’est de développer un groupe de restauration qui a du sens, des valeurs fortes. Avec mon associé, Benoît, et notre équipe, on ne se met pas de limites et on s’éclate, alors, on continue comme cela…

Découvrez en vidéo notre immersion chez Colère, l’un des deux restaurants parisiens d’Eloi Spinnler :

Pourquoi les péchés capitaux ; vous y avez vu une ligne conductrice à exploiter dans les plats ?
Oui. Et puis, c’est très puissant dans le folklore, ça parle à tout le monde. Et surtout, ça donne des possibilités créatives hyperlarges. J’ai choisi d’abord Orgueil parce que c’est un peu le péché des cuisiniers. On a tous un ego surdimensionné (rires). Je trouvais que c’était un joli pied de nez de commencer par ça, tout en mettant en avant nos équipes et nos producteurs. Et parce qu’on a créé avec Orgueil un modèle économique qui marchait bien, on a ouvert Colère. Avec un management moderne. On veut mettre en avant une cuisine plus française, piquante ou pimentée.
Commencer par la gourmandise vous aurait semblé trop facile ?
Un peu. Pour Gourmandise, j’adorerai ouvrir un restaurant végétarien… mais plus tard… Celui qui, je crois, sera le plus difficile à traduire, c’est la luxure !
Vous possédez déjà un harnais qui évoque chez certains l’univers BDSM…
C’est vrai, je pourrais me mettre tout nu en dessous et ouvrir un resto comme ça (rires) !
Dans la vie, à quel péché succombez-vous le plus facilement ?
Ça a été la colère pendant un temps. Dans chaque péché, il y a un bon et un mauvais côtés. On veut montrer la meilleure partie… La colère, par exemple, c’est une forme d’indignation, on l’utilise aussi pour faire quelque chose pour son prochain. On veille ainsi à mettre en avant le travail des producteurs qui mouillent le maillot tous les jours.
Vous décririez-vous comme un chef de votre temps : engagé, conscient de problématiques dont on parlait à peine il y a encore 10 ans ?
J’essaie en tout cas de faire avancer les choses. C’est important quand on est jeune et qu’on a la force de le faire. Je ne me considère pas comme un lanceur d’alertes comme certains qui font vraiment beaucoup avancer les choses, mais plutôt comme quelqu’un qui essaie de faire de son mieux avec les armes qu’il a. C’est une question de sensibilisation et de discours. Tout le monde peut avoir ces valeurs en tête. Et elles sont loin d’être contemporaines, mais elles se sont un peu effacées au fil des ans. À la base, les problématiques étaient différentes : pendant la guerre, il y avait une question d’économie et c’est pour ça qu’il n’y avait pas de gaspillage. Maintenant, c’est parce que la planète brûle qu’il faut penser à travailler différemment.
Un autre combat sur lequel vous vous attirez l’attention, c’est la lutte contre les violences en cuisine. En avez-vous vous-même été témoin, voire victime ?
Témoin, victime… et aussi un peu acteur, à mes débuts, quand j’étais un très jeune chef. Mais je me suis vite rendu compte que je faisais parfois du mal aux gens et j’ai essayé de trouver des solutions pour changer. Le message à faire passer aux jeunes cuisiniers et aux personnes en formation aujourd’hui, c’est que certains comportements ne sont pas normaux, même si, historiquement, ils sont présents dans la restauration depuis longtemps. Les mœurs changent et ceux qui le refusent auront de plus en plus de mal à recruter du personnel, leur restaurant fermera et ils iront en prison parce que l’omerta va se lever…
Votre harnais, est-ce aussi une façon de renforcer votre image de combattant ?
(Il rit) C’est parti d’une blague et quand j’ai vu que ça devenait aussi distinctif, j’ai surfé sur la vague. Mais à la base, ça partait vraiment d’une blague et d’un côté pratique : les gauchers ont généralement des harnais, qui se portent à la ceinture. Le but étant de ne pas devoir perdre du temps à chercher ses outils. J’ai donc demandé à mon ami Charles, qui fait des harnais en cuir BDSM, d’en styliser un où je peux ranger pas loin de huit couteaux.
Avec tout ce que vous gérez et les combats que vous menez, quel est votre plus gros défi ?
Bonne question… Pour moi, le plus dur sera de garder notre ligne directrice au fur et à mesure qu’on grandit. Parce que plus on avance, plus on a la possibilité de faire des choses, mais il devient aussi plus dur de prendre certaines décisions. Sur un petit restaurant, l’impact économique est faible et on peut prendre des risques qui sont parfois moins forts, mais sur une entreprise qui a maintenant une centaine d’employés, le moindre engagement trop fort ou la moindre erreur de parcours peut avoir des conséquences fortes. Et ça, on en a conscience. Donc il faut avancer sans ralentir mais en gardant la tête claire.

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