
Elle est la dernière célèbre victime de grossophobie en date : Nelly Furtado, belle brune aux yeux clairs qui se sentait « comme un oiseau » au début des années 2000 (« I’m Like a Bird ») ne serait plus légère comme une plume, déplorent certains. Les photos et vidéos récentes de ses concerts postées sur les réseaux sociaux ont déclenché une vague, voire un tsunami, de commentaires violents – « Je ne voudrais pas être à côté d’elle dans un buffet à volonté »… – en réaction à sa prise de poids (certes très visible).
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Une grossophobie qui n’avait pas (vraiment) disparu
Pas de quoi toutefois décontenancer la chanteuse de 46 ans, mais suffisamment de propos haineux pour se poser cette question : ce « body-shaming » est-il symptomatique d’une grossophobie à nouveau décomplexée dans notre société ? « Pour le moment, oui, on assiste à un retour en force de la grossophobie, après la parenthèse enchantée du body positivisme », analyse la docteure en sociologie Audrey Van Ouytsel. « On voit parallèlement émerger cette tendance du « Skinny Tok » (sur Tik Tok) qui fait l’apologie de la maigreur extrême, voire mortifère. Ces jeunes filles sont longues, maigres, les os des côtes très visibles, elles sont très maquillées, très sophistiquées. Certes, c’est un retour en force de la grossophobie, mais encore plus du culte de la maigreur ».
Mais la grossophobie avait-elle réellement disparu de notre société, ou était-elle enfouie sous le tapis du « body positive » plutôt que totalement balayée ? « On parle ici de persistance parce qu’il y a quand même toujours eu ce culte de la minceur. C’est bien ancré dans l’inconscient collectif social. On va toujours préférer une mince à une grosse, on va toujours trouver qu’une mince est plus séduisante qu’une grosse. Mais il faut aussi faire la différence entre pulpeux et gros. Et là, la tendance ‘body positive’ a eu tendance, pour euphémiser l’acceptation du surpoids et feindre de façon très hypocrite l’acceptation du surpoids, à mettre Beyoncé, qui est pulpeuse, dans le même panier ‘plus size’ que Rosanne Barr. Mais ce n’est pas vrai du tout. Car être pulpeuse, ce n’est pas être obèse. Porter du 38 en ayant des fesses et des seins, ce n’est pas être grosse. On en a tout associé, un peu par hypocrisie sociale, dans le ‘body positive’. Une tendance qui concernerait aussi bien la nana qui fait 10 kilos de plus qu’une nana maigre, que celle qui en fait 40 de plus. Mais c’est impossible ». Le body positivisme affiche ses limites lorsqu’avoir des formes se confond avec pas en forme, d’un point de vue médical.
Illusion d’inclusivité?
À quel moment ce mouvement social aurait-il perdu ses repères ? Militant à ses origines pour lutter contre les discriminations – l’organisation Body Positive a été créée à la fin des années 90 par Elizabeth Scott et Connie Sobczak dont la soeur est décédée suite à une anorexie mentale – « a été récupéré par le marketing », souligne Audrey Van Ouytsel. « Rapidement, ce mouvement a été instrumentalisé par les marques pour vendre des produits en donnant une illusion d’inclusivité, à travers le ‘Love your body’ dans les publicités. Mais fondamentalement, il y a eu peu de changements structurels et un retour rapide des jugements violents dès qu’une star sort de la norme ». Les réseaux sociaux jouent évidemment un rôle crucial d’amplificateur, en se positionnant comme un « tribunal du corps. Et c’est une caisse de résonance par rapport à une forme de mépris collectif. »
La société actuelle aurait donc toujours du mal à se débarrasser de sa mauvaise habitude de « body shaming », comme certain(e)s peinent à se délester de kilos trop encombrants. Et ce, « parce que la norme corporelle reste très rigide », explique la sociologue. « Le corps idéal est souvent associé à la minceur, surtout pour les femmes, et à la jeunesse, à la performance. Le corps ‘gras’ est perçu comme un échec moral ou un manque de volonté, plutôt qu’une variation naturelle de la diversité humaine. C’est aussi constamment le corps des femmes qu’on accuse. On ne va pas accuser Leonardo DiCaprio d’avoir de la graisse abdominale mais par contre, on va massacrer Nelly Furtado ».

Elle choque pour mieux servir la cause
Le patriarcat continue de peser sur une société quand celle-ci « scrute et sanctionne le corps des femmes. Le vieillissement de la femme, sa prise de poids ou sa maternité sont des fautes à expier ». Dans le cas de Nelly Furtado, la nuance à apporter est celle-ci : pour exploser avec son tube « I’m Like a Bird » en 2000, son physique, à l’instar de celui de toutes les popstars de l’époque, était une arme fatale. Il s’agit donc « d’une femme qui a existé au travers de son physique et c’est beaucoup plus difficile pour elle de prendre du poids. Et, par ailleurs, ce qui est frappant avec Nelly Furtado, c’est qu’elle affiche, sur scène et sur ses photos, une assertivité, une confiance en elle incroyables. Elle continue malgré sa prise de poids de 30 ou 40 kilos, à porter les tenues qu’elle portait quand elle était mince. Et ça aussi, ça choque. C’est un acte fort qu’elle pose en termes d’affirmation de soi, elle sert la cause des femmes en se baladant en mini-short devant son public. Mais le problème, c’est la référence qu’elle incarnait au départ ».

Le cas Nelly Furtado – comme celui de Jennifer Love Hewitt, elle aussi cible de body-shaming ces dernières semaines – met le doigt là où ça fait mal : on pensait révolu le diktat de la minceur. C’est tout le contraire. Le « body positive » a encore du chemin à faire, des contours peut-être à redéfinir pour que cette grossophobie, ou toute forme de discrimination liée au corps, ne soit plus « le révélateur puissant que notre société peine à accepter la diversité corporelle ».
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