
Qui n’a jamais aimé ce petit frisson à la fin d’une sortie : stop, sauvegarder, publier. Puis les kudos qui tombent comme des Smarties. Une pote vous DM ensuite : « t’as tenu un 5’10’’ au kilo ?! » On bombe le torse, et on oublie que c’était vent de dos. Puis on recommence. Jusqu’au jour où on se surprend à rallonger sa course de 400 m juste « pour faire un chiffre rond ». Voilà. On court encore, mais pour qui ?
Pour répondre à cette question, on a interrogé Quentin Wag, personal trainer belge, qui entraîne des coureurs du dimanche comme des acharnés du fractionné. Son verdict tient en une phrase : « Strava, c’est un outil brillant… ou un poison. Ça dépend de la maturité sportive et psychologique de chacun. »
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Ce que Strava donne
Pour Quentin, le positif est indéniable, surtout au début. « Pour quelqu’un qui débute et qui a besoin de structure, de motivation, ça peut être un outil génial pendant six mois ou un an. Tu visualises tes progrès, tu vois que tu as couru 15 kilomètres alors qu’il y a trois mois tu peinais à en faire 5. Les graphiques, les stats cumulées, c’est motivant. Tu as un vrai sentiment de réalisation. »
Il insiste aussi sur la dimension communautaire. « Recevoir des bravos, des encouragements, même de gens qu’on ne connaît pas, ça fait plaisir. Ça donne l’impression de faire partie d’une communauté de coureurs ». Et puis, il y a les défis, ces petits challenges mensuels qui poussent à courir 100 kilomètres ou avaler un certain dénivelé. « Pour ceux qui n’ont pas de plan d’entraînement, ça donne une structure, ça fixe des objectifs. » Enfin, il y a le côté pratique. « Tout est centralisé : tes sorties, tes analyses, tes partages… »
…et ce que Strava prend
Mais Quentin est le premier à reconnaître que l’appli peut vite tourner au vinaigre. « Le problème, c’est qu’on commence à courir pour l’appli plutôt que pour soi. » Il détaille trois travers qu’il rencontre chez ses clients, mais aussi parfois chez lui.
D’abord, l’obsession du chiffre rond : « Tu pars pour 50 minutes de course, tu arrives à 9,5 km et tu te dis : je pousse à 10. Pas parce que ton corps en a besoin, juste pour la beauté du chiffre. » Ensuite, la chasse au segment : « Même si tu devais faire une sortie lente en endurance fondamentale, tu vois un segment apparaître et tu te dis : allez, je tente un record. Résultat : tu flingues ton entraînement. » Et enfin, le fameux syndrome du « ça ne compte pas » : « Si tu n’as pas uploadé ta sortie, si ta montre a planté, psychologiquement tu as l’impression que ça n’existe pas. Alors que bien sûr que si, ton corps a bossé. »
La comparaison est une autre plaie. « Tu vois ton pote qui a couru cinq fois cette semaine avec des allures folles et tu te dis : je suis nul. Tu oublies que lui, il n’a pas tes contraintes, pas tes deux enfants, pas ton boulot. » Quentin rappelle que la progression est loin d’être linéaire : « On ne peut pas être au top toute l’année. Parfois tu as un pic de forme, parfois tu es en bas. C’est la vie. »
À tout ça s’ajoute la fameuse validation externe. « Tu stresses si tu n’as rien publié depuis quatre jours. Tu te demandes ce que les gens vont penser. Tu pars courir non pas parce que ton corps en a besoin, mais parce que tu dois nourrir l’appli. Et là, ça devient contre-productif. De base, tu courais pour déstresser. Strava ajoute du stress. »
Et si tout ça disparaissait demain ?
« Ce qu’on perdrait ? Clairement, l’outil d’analyse. Les allures, les graphiques, la détection des records, c’est précieux. On perdrait aussi un peu de motivation communautaire, les petits mots de collègues qui te disent : solide, ta sortie d’hier. Et puis la praticité de tout avoir au même endroit. Mais soyons honnêtes : si Strava n’existe plus, il y aura d’autres applis. »
Et qu’est-ce qu’on gagnerait ? « Une liberté mentale. Fini la pression invisible de performer, fini les comparaisons toxiques. Tu serais plus à l’écoute de ton corps. Tu accepterais plus facilement une sortie ratée parce que tu as mal dormi ou que t’as eu une journée de merde. Tu retrouverais le plaisir de courir sous la pluie, de courir lentement sans culpabilité, de courir dans un endroit moche sans devoir faire de photo Instagram. »
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Trouver le juste milieu
Comment garder ce qu’il y a de bon sans se laisser bouffer ? Quentin n’a pas de recette miracle, mais quelques pistes. « Déjà, définis clairement pourquoi tu utilises l’appli. Est-ce que c’est pour analyser tes données cardio ? Pour garder un carnet d’entraînement ? Pour partager avec quelques amis proches ? Sois honnête. » Ensuite, il conseille de couper le bruit : « Tu peux désactiver les notifications, masquer les classements de segments, rendre ton profil privé. Comme ça, tu gardes le cœur de l’appli sans la pression. »
Il propose aussi de programmer des sorties sans Strava. « Juste sortir courir pour le plaisir, sans montre, sans chrono. Tu profites, tu kiffes, point. C’est difficile, mais c’est hyper sain. » Ou encore de tenir un petit journal papier ou sur Notes : « Écris ton ressenti, pas ton allure. Comment tu t’es senti ? Fatigué, en forme, heureux ? Ce sont des infos bien plus précieuses que les stats. »
Son conseil majeur reste d’éviter les comparaisons : « On ne connaît pas l’histoire des autres. Peut-être que ton pote court depuis 20 ans, qu’il dort 9 heures par nuit, qu’il a moins de stress. Compare-toi à toi-même, et encore : garde en tête que la progression n’est jamais linéaire. »
Pour le plaisir
Au fond, Quentin rappelle ce qu’on oublie trop souvent : « Courir, c’est simple. C’est ton cœur qui bat, tes jambes qui tournent, la pluie qui tombe, le cerveau qui se vide. C’est du bonheur immédiat. » Avec Strava, dit-il, le plaisir devient différé. « Tu pars déjà en pensant à la publication, aux likes que tu vas recevoir. Tu cours pour la dopamine de l’après. »
Alors, faut-il supprimer Strava ? « Non, mais il faut arrêter d’en être dépendant », résume Quentin. L’appli peut être un formidable catalyseur de progrès. Elle peut aussi être un poison invisible qui transforme ton moment de liberté en source de stress. Et si un jour Strava disparaissait pour de vrai? Quentin Wag répond sans hésiter : « On perdrait des courbes. On gagnerait du mental. »
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