« On a des muscles, des cicatrices, mais on s’en fiche » : comment les Red Panthers dynamitent le sport féminin en Belgique - Justine Rasir célébrant un but avec ses coéquipières lors du match pour la médaille de bronze de hockey féminin opposant l’Argentine à la Belgique aux JO de Paris 2024. - Camille Vernin

« On a des muscles, des cicatrices, mais on s’en fiche » : comment les Red Panthers dynamitent le sport féminin en Belgique

D’un côté, une capitaine légendaire, de l’autre, une relève qui débarque sur le terrain avec audace. En lice décrocher le titre de championnes du monde, les hockeyeuses belges ne réclament plus la lumière : elles la prennent. Rencontre. 
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Photo News / Vincent Kalut

À l’approche de la Coupe du Monde de Hockey, qui fera vibrer Wavre en août 2026, l’équipe nationale féminine belge ne se contente plus de viser le podium. Menées par des figures emblématiques et une nouvelle génération décomplexée, les Red Panthers ébranlent les vieux dogmes de la visibilité et du modèle économique du sport au féminin. Enquête sur un basculement culturel à la veille du plus grand rendez-vous de leur histoire.

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Sortir de l’ombre : le tournant de 2012

Pour mesurer le chemin parcouru, il faut savoir d’où l’on vient. Le hockey belge n’a pas toujours été cette machine à victoires ultra-médiatisée. « J’ai commencé en 2011, et la visibilité en général du hockey n’était pas vraiment présente. Aussi bien les messieurs que les dames n’étaient pas mis en avant », se rappelle Alix Gerniers, 33 ans, l’icône et co-capitaine des Red Panthers. Le véritable électrochoc survient en 2012, lorsque les deux équipes nationales décrochent conjointement leur ticket pour les Jeux Olympiques de Londres. « Notre qualification s’est passée en Belgique, au Beerschot. On était la première équipe féminine de sport collectif à se qualifier pour les JO. À partir de là, il y a eu un gros changement », analyse celle qui cumule aujourd’hui plus de 300 sélections et quatre Sticks d’or.

Depuis, le hockey belge a doublé son nombre d’affiliés, passant de 30 000 à 60 000 membres. Mais si les hommes (les Red Lions) ont rapidement capté la lumière et les budgets grâce à une moisson de titres phénoménale, les femmes ont dû avancer dans leur ombre. Une anomalie historique qui se conjugue désormais au passé : passées de la 12e à la 3e place mondiale en six ans, deuxièmes à l’Euro et quatrièmes au pied du podium aux derniers Jeux Olympiques, les Panthers affichent un bilan sportif éblouissant.

Investir sur les femmes

Si le talent se cultive sur le terrain, l’égalité se négocie en coulisses. C’est en 2022 que les Red Panthers obtiennent enfin l’égalité salariale au sein de l’équipe nationale, un tournant historique rendu possible grâce au soutien de Belfius, leur sponsor principal. Justine Rasir, 24 ans, attaquante au Racing et figure de cette relève prometteuse, ne cache pas la réalité brute du milieu : « On est parties avec un peu de retard. Le fait qu’on ait réussi à avoir de bons résultats a donné confiance à la fédération et aux sponsors. Si on n’avait pas eu ces résultats, on n’aurait pas eu tous les budgets et l’attention reçus par la suite ».

Pourtant, au niveau des clubs, le paysage reste profondément inégalitaire et s’apparente parfois à un « cercle vicieux » : moins de médias entraînent moins de spectateurs, donc moins de sponsors et de budgets. En Division d’Honneur (DH), les écarts restent abyssaux. « En club, le joueur le mieux payé prend quatre fois le salaire de la meilleure joueuse », déplore Justine Rasir. Une injustice d’autant plus frappante pour Alix Gerniers, qui ne comprend pas que certains joueurs masculins étrangers soient mieux rémunérés qu’elle : « Quand tu es la figure de proue dans ton club et que les jeunes viennent pour toi beaucoup plus que pour un étranger. Il y a un vrai problème ».

Ces disparités financières ont un impact direct sur la vie des athlètes. Tandis que leurs homologues masculins de l’équipe nationale peuvent acquérir un bien immobilier dès leur vingtaine, les joueuses subissent une réalité économique qui hypothèque parfois leur fin de carrière. « La réalité de la vie oblige les athlètes féminines à devoir arrêter le hockey plus tôt, à travailler à côté ou à devoir planifier une grossesse, alors que les hommes non », confie Justine Rasir.

Tactique et endurance, la signature Panthers

Face à ces barrières, la tentation de copier les codes du sport masculin est grande. Une erreur fondamentale selon Justine Rasir, qui a dédié un travail de recherche aux différences de genre dans le sport. Pour elle, le hockey féminin doit être apprécié pour ses qualités intrinsèques, et non comparé à celui des hommes : « On a un système presque complètement différent. Les hommes ont plus de force, envoient des balles plus longues, le jeu est plus rapide. Le hockey féminin, lui, se joue beaucoup plus sur la tactique, les phases arrêtées et le physique ».

Un avis partagé par Alix Gerniers, qui met en avant la dimension athlétique exceptionnelle développée par ses paires : « C’est un sport devenu très physique. En dix ans, on a énormément amélioré nos capacités. On galope sur ce terrain, les gens nous disent souvent : « C’est dingue comment vous courez sans aucun temps d’arrêt » ».

De plus, l’identité des Panthers repose sur une culture collective forte, imperméable aux guerres d’egos. « Je pense que le fait d’être soudée influence à 70 % les résultats d’une équipe. Si tu te bas l’une pour l’autre, tu augmentes drastiquement tes chances de gagner », martèle Alix Gerniers.

Inspirer la relève

Au-delà des scores, le grand défi des Red Panthers est culturel : il s’agit d’offrir aux petites filles des modèles d’ambition et de puissance. Aujourd’hui encore, le déficit de notoriété face aux hommes se fait sentir lors des stages de jeunes. « Quand un Red Lion est là en même temps que moi, je suis complètement invisible. D’ailleurs, les petits garçons veulent tous être un Lion. J’aimerais vraiment que cette culture se propage chez les petites filles », confie Justine Rasir.

Ce manque d’identification cache un problème sociétal plus profond lié à l’image du corps. « Inconsciemment, chez beaucoup d’adolescentes, faire du sport veut dire avoir un corps musclé, et c’est « no way » parce qu’elles n’ont pas envie de ressembler à un garçon », analyse l’attaquante du Racing. Les Panthers affichent pourtant fièrement leurs trois séances de musculation hebdomadaires. « Oui, on a des muscles, on a des cicatrices sur le visage parce qu’on s’est pris une balle dans la tête, mais on s’en fiche. Ce sont ces muscles qui nous permettent de participer aux Jeux et à la Coupe du Monde. C’est un chouette message à véhiculer », revendique-t-elle avec force.

Portée par une vraie simplicité, Alix Gerniers avoue qu’elle ne réalise pas toujours son impact. C’est souvent son mari qui doit lui faire remarquer qu’on la reconnaît dans la rue, tant la capitaine a tendance à minimiser son influence. Ce besoin de rester ancrée lui fait apprécier d’autant plus la force tranquille de la nouvelle génération : « Elles arrivent sans les complexes que nous pouvions avoir avant. Elles s’assument, elles s’imposent naturellement et elles foncent. »

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Le Mondial à la maison : le rendez-vous des Panthers avec leur destin

La Coupe du Monde à domicile, en août 2026, s’annonce comme le catalyseur ultime de cette révolution de l’image. Pour concrétiser leur place dans le top 3 mondial, les Panthers ont une faim de loup : « On n’a pas encore de médaille d’un tournoi mondial. On ne parle que de ça depuis quelques années, ce serait l’aboutissement d’un travail de longue haleine », trépigne Justine Rasir.

Mais le succès ne dépendra pas uniquement de leur performance sur le terrain. Les joueuses attendent aussi un signal fort des instances dirigeantes pour faire bouger les lignes et cesser de favoriser systématiquement les hommes. Rien que la programmation du championnat belge en dit long : les matchs masculins sont diffusés aux horaires de grande écoute, tandis que les femmes héritent encore trop souvent du créneau du midi. « Durant ce Championnat du monde, j’espère que la fédération va tout faire pour booster les femmes et amener autant de public que pour les garçons », conclut Alix Gerniers. Les Red Panthers ont fait leur part du travail : elles ont le niveau, l’audace et le message. À Wavre, le public belge a rendez-vous avec l’avenir du sport.

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