Enfant, on pensait que la vie nous était promise : une carrière qui claque, un appart lumineux et, surtout, un couple solide qui tiendra jusqu’au bout. Mais une fois la trentaine soufflée, la réalité se révèle beaucoup plus floue : et si tout ça ne se présentait pas comme prévu ? Et si, malgré nos efforts, on devait finir seuls ? La question, taboue mais omniprésente, obsède une génération prise entre les injonctions héritées et l’envie de s’en libérer.
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Une peur qui colle à la peau
Isabella, responsable des ressources humaines de 33 ans, résume la contradiction à la perfection : « Je n’aime pas être seule, mais je préfère être seule que mal accompagnée. » Elle aime sa liberté, le fait de pouvoir accepter un verre à la dernière minute sans avoir de comptes à rendre. Mais derrière cette autonomie revendiquée, une inquiétude persiste : et si je ne fondais jamais de famille ? Comme beaucoup, elle ne se voit pas acheter une maison seule, ni voyager en solo. La solitude amoureuse n’est pas tant un état qu’un futur redouté.
Roxane, psychomotricienne de 30 ans, confesse quant à elle une angoisse encore plus crue : « Ce qui me fait peur, c’est qu’un jour je tombe malade, genre Alzheimer, et que personne ne s’occupe de moi. » Elle le dit sans détour : les amis, c’est génial, mais c’est rarement eux qui s’occupent de toi quand tu déclines. Ce spectre de la vieillesse sans filet protecteur plane sur beaucoup de trentenaires. Charlotte, 29 ans et architecte, nuance de son côté : ce n’est pas tant l’absence d’un partenaire qui l’angoisse que l’idée d’une vie sociale qui s’effrite. « Moi, ce qui me ferait flipper, c’est de ne plus avoir de potes avec qui faire mille trucs. » Être seule, oui, mais surtout pas isolée.
Quand la société en rajoute une couche
Toutes trois pointent la même chose : ce n’est pas uniquement une peur intime, mais une construction sociale. Isabella le dit cash : « Je pense que c’est la société qui me met cette peur en tête. » Roxane enfonce le clou : même si notre génération se dit déconstruite, les vieux schémas sont toujours là. « La pression d’être casée à 30 ans reste hyper ancrée, surtout pour les femmes. »
Et les regards extérieurs ne font rien pour arranger : une mère inquiète, un collègue qui demande devant tout le bureau si « tu as un mec », une famille qui balance la blague de la tata bourrée à Noël. Ajoutez à ça les statistiques sur la fertilité féminine, les films à l’eau de rose qui finissent toujours par un mariage et les actrices qu’on relègue dès 35 ans à des rôles de mères dépassées… difficile de ne pas sentir que l’horloge tourne. Charlotte résume l’injustice : « Un mec peut avoir des enfants toute sa vie. Nous, à 35 ans, on nous parle déjà de grossesse gériatrique. »
Le nombre de célibataires ne cesse pourtant d’augmenter. Selon les prévisions, un Belge sur deux sera célibataire en 2060. Plus de 2,35 millions de Belges vivent seuls, soit une augmentation de 3,6 % entre 2021 et 2023. En parallèle, la Belgique enregistre un taux de divorce parmi les plus élevés en Europe, avec près de 20 000 divorces recensés en 2023, représentant une hausse de 3,6 % par rapport à l’année précédente. Même la part d’appartements vendus à des célibataires a crû de 3 % entre 2019 et 2024, atteignant 58 %.
Génération paradoxe
Ce qui ressort des témoignages, c’est une génération qui assume plus que jamais son célibat… tout en le craignant. Isabella l’explique avec lucidité : « On ne se met plus en couple juste pour se mettre en couple. Mais ça ne veut pas dire qu’on n’a pas peur. » On repousse le mariage, on choisit ses partenaires avec soin, on revendique la liberté, et pourtant l’idée de « finir seule » reste une épée de Damoclès. Roxane le dit crûment : « Tous les mecs bien sont casés. Ce qu’il reste à 30 ans, c’est le fond du panier. » Une formule violente, mais qui circule, presque normalisée, dans les discussions entre célibataires.
Cette ambivalence, les thérapeutes la constatent aussi. Deborah Duley, psychothérapeute américaine, explique au Huffpost : « Beaucoup de mes clientes font d’énormes progrès personnels pendant leurs années de célibat. Elles s’apprécient davantage et savent mieux ce qu’elles veulent. Mais en même temps, elles ont peur d’avoir raté le train. »
Alors le célibat, poison ou antidote ?
Toutes s’accordent sur un point : le célibat n’est pas que souffrance. Charlotte adore l’indépendance qu’il lui donne, Isabella la liberté de sa routine, Roxane la légèreté mentale. « Avoir un mec, ça augmente ta charge mentale de ouf », souffle-t-elle. Mais la solitude reste le nerf de la guerre. Pour Roxane, « se coucher seule le soir, c’est insupportable ». Pour Isabella, ce sont les vacances et les voyages qui piquent le plus. Charlotte parle de ce manque d’« appui permanent », cette personne qui te connaît par cœur et à qui tu n’as rien besoin d’expliquer.
Alors, poison ou antidote ? Tout dépend du regard qu’on pose dessus. Les spécialistes rappellent qu’on devrait revaloriser ces années de célibat : elles forgent l’assurance, permettent de mieux se connaître et d’élargir son cercle d’attachements en dehors du couple.
Et si finir seule n’était pas si grave ?
La vraie question, finalement, n’est peut-être pas « vais-je finir seule ? », mais « qu’est-ce qui rend ma vie belle, avec ou sans partenaire ? ». Isabella imagine une vie pleine quand même, « avec des amis très présents, un travail épanouissant… et peut-être un enfant seule ». Roxane mise sur sa carrière et ses voyages : « J’ai besoin de sentir que je fais quelque chose de ma vie, que je laisse une trace. » Charlotte, elle, nuance : « Je crois que je serais moins stressée si j’étais entourée de gens dans la même situation que moi. Le pire, c’est de voir tout le monde avancer et d’avoir l’impression de stagner. »
Peut-être que la vraie peur des trentenaires dès lors, n’est pas de finir seuls, mais d’être effacés. Gommés des photos de famille, hors-cadre dans les dîners, absents des récits que leurs proches « entrés dans le moule » écrivent sans eux. Et si, au fond, le vrai luxe de notre génération n’était pas de cocher les cases, mais d’oser tracer les siennes ?
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