Pourquoi, à l’heure des sièges chauffants et des thermostats intelligents, choisissons-nous délibérément de nous plonger dans l’eau glacée ? Nous n’avons jamais été aussi entourés de douceur matérielle et pourtant, nous n’avons jamais autant cherché la sensation brute, l’inconfort assumé, le contact direct avec le corps. Dans les bains givrés, il y a moins la quête d’un exploit que le désir d’une présence immédiate : sortir du bruit mental, interrompre la course, sentir quelque chose qui ne se commente pas. La thérapie par le froid cristallise ce besoin de réel — et révèle au passage notre rapport au stress, à la performance… et à nous-mêmes.
En vidéo, vous nous confiez vos astuces pour lutter contre le froid :
À force d’écrans, de notifications et d’open spaces décorés de plantes en plastique, le corps réclame du réel. Un choc. Quelque chose d’indiscutable. Le froid a cette honnêteté-là : il ne se négocie pas, ne se fait pas “un peu moins froid”. Il nous arrache nos pensées, nous renvoie à notre respiration, nous ramène brutalement dans le présent. On ne pense pas à sa to-do list quand la peau picote et que le souffle se raccourcit : on est là, entièrement.
Le froid, déclencheur du parasympathique

C’est précisément cet espace que cultive Perrine. Passionnée de bien-être holistique et d’exploration des états de conscience, elle a développé une approche très intériorisée du froid. Pas de posture guerrière ni de concours nordique à l’horizon. Sa porte d’entrée, c’est la respiration, longue, guidée, profonde. « Le froid est un stress aigu, » explique-t-elle. L’immersion dans l’eau froide déclenche immédiatement une décharge d’hormones du stress, notamment la noradrénaline et le cortisol. Autrement dit, le corps croit – très brièvement – qu’il doit se battre pour sa survie. C’est ce que certains chercheurs décrivent comme « soigner le stress par le stress » : une exposition courte, maîtrisée, qui apprend au système nerveux à traverser l’orage sans se laisser emporter.
Dans la foulée, un autre acteur entre en scène : la dopamine. Cette molécule, liée à la motivation et à l’humeur, expliquerait le sentiment d’euphorie ou de clarté qui suit parfois la baignade. « Au moment où le corps entre dans l’eau, le système nerveux sympathique s’active : le cœur s’accélère, la respiration se coupe, l’adrénaline monte. C’est une réaction naturelle de survie. » Puis vient la bascule : « À travers la respiration consciente, on apprend au corps à rester dans ce stress sans paniquer. On montre au système nerveux qu’il peut redescendre, même dans l’inconfort. C’est ça, l’entraînement : passer volontairement du sympathique au parasympathique. » Autrement dit, on ne devient pas insensible au stress ; on devient plus souple face à lui. « Ce n’est pas être fort dans le froid, poursuit-elle, c’est être libre de ne pas se faire emporter par la réaction automatique. »
À l’inverse de cette mise en alerte initiale, le froid active aussi le fameux frein naturel du corps : la branche parasympathique du système nerveux. C’est elle qui invite l’organisme à se détendre, à ralentir, à se libérer de la tension accumulée. C’est là que l’on bascule du « choc » vers le relâchement.
Lorsque Perrine donne ses ateliers, le bain glacé ne vient qu’après avoir appris à maîtriser sa respiration. On entre, on observe, on reste, parfois on pleure, parfois on rit. « Certaines personnes rient, d’autres pleurent, d’autres ne disent rien. Tout est juste. On ne vient pas pour tenir un record. On vient vivre ce qui est là », dit-elle. Elle nous explique que l’après est tout aussi important que l’instant givré : pas de douche brûlante qui annule tout, mais un réchauffement actif, par le mouvement, par le corps lui-même, qui reprend sa puissance thermique au fur et à mesure.

Les bénéfices ne se limitent pas au mental. Le froid est également reconnu pour soulager les douleurs musculaires et articulaires, d’où son succès chez les sportifs en récupération : inflammation apaisée, jambes plus légères, corps qui récupère plus vite après l’effort.
Edna, de la surcharge mentale à la clarté

Edna,est une adepte de la pratique. Avec son mari Raphaël, elle tient Room260, boutique de mode pour jeunes actifs à Waterloo. Les journées s’enchaînent : collections, rendez-vous, réseaux sociaux. À cela s’ajoutent trois enfants et une vie qui refuse de se mettre au ralenti. Elle n’avait pas prévu d’ajouter un rituel supplémentaire à son calendrier ; elle cherchait plutôt de l’air. À force de voir passer les bains froids, la curiosité l’a piquée. Elle tente. Elle ressort bousculée — mais dans le bon sens. « J’étais dans une période creuse nerveusement et psychologiquement. Le bain froid a été un choc… mais un choc doux. Ça m’a redonné de l’énergie. » Depuis, elle termine ses douches par quelques secondes glacées. « Ça m’ancre. Ça me remet dans mon corps. Ça range mes pensées. » On comprend, à travers elle, pourquoi cette pratique séduit tant de jeunes actifs : elle ne demande ni retraite spirituelle ni billet d’avion. Elle s’intègre dans une salle de bains, entre un shampoing d’enfant et une réunion Teams. Elle ne promet pas une nouvelle vie ; elle offre cinq minutes d’existence pleinement sentie, ce qui est déjà beaucoup.
À l’autre bout du spectre, il y a Livio Hans. Trente ans, chanteur, compositeur et créateur bruxellois. Demi-finaliste de The Voice Belgique en 2017, diplômé en kiné, vidéaste, et créateur suivi par des milliers de personnes… Pour lui, le froid était d’abord une curiosité scientifique et corporelle : l’inconfort comme levier. Il adopte la douche froide. Et l’effet est immédiat : « Hyper réveillé. Hyper motivé. Hyper tout. » Puis vient la nuance : « Je me suis rendu compte que j’étais déjà très dans le système sympathique. La douche froide rajoutait une stimulation. Le constat est précieux, à rebours du discours héroïque : le froid ne fait pas de miracles, il révèle l’état de départ. « Pour moi, ça a été un révélateur. Il m’a montré que j’avais surtout besoin de ralentir. »
C’est sans doute là la leçon la plus honnête : la thérapie par le froid n’est pas universelle. Elle révèle notre état plutôt qu’elle ne le fabrique. Chez certaines personnes, elle installe une clarté douce et une capacité de concentration étonnante ; chez d’autres, elle renforce la tension existante. Elle peut soutenir la productivité — au sens noble du terme, une énergie qui circule mieux — mais elle rappelle aussi que nous ne sommes pas censés fonctionner comme des machines. Si elle séduit autant les jeunes actifs, c’est parce qu’elle offre ce que notre époque a raréfié : un repère simple. Pas d’écran, pas d’algorithme, pas de filtre. On ressent. On tremble parfois. On découvre qu’on est capable de traverser deux à trois minutes désagréables. Et cette traversée reconfigure quelque chose de discret et de profond : l’idée que l’inconfort n’est pas forcément un ennemi.
Pourquoi les jeunes actifs plongent-ils tous ?
La question de la productivité n’est jamais loin. Oui, le froid réveille. Oui, il améliore la vigilance, libère des hormones qui mettent en action. On sort du bain avec le sentiment d’avoir déjà fait quelque chose avant même d’ouvrir ses mails. La tentation est forte : et si les glaçons nous transformaient en meilleure version de nous-mêmes, plus concentrée, plus efficace, plus tout ? Le risque est réel : faire du froid un carburant de plus dans une machine déjà en surrégime.Comme le résume Livio : « Je me sentais super réveillé, super motivé… mais parce que j’étais encore plus stressé. À un moment, j’ai compris que je n’avais pas besoin d’être boosté.”
Il faut donc le dire sans détour : ce n’est pas une course à la productivité. Le froid ne devrait pas être un nouvel outil d’optimisation de soi.Il n’a pas vocation à rendre chaque journée rentable. Ce qu’il peut offrir est plus subtil et, finalement, plus précieux : un retour au corps, une respiration moins saccadée, un rapport moins belliqueux à l’inconfort. Une manière d’apprendre qu’on peut se sentir vivant autrement qu’en accumulant.
Mais si vous avez envie d’essayer — autant l’adopter avec la douceur de Perrine plutôt qu’avec l’enthousiasme d’un défi viral. Commencez par la fin de la douche : quelques secondes d’eau froide, pas plus. Respirez par le nez, laissez le corps s’organiser, observez. Ne vous ruez pas sous l’eau brûlante : réchauffez-vous par le mouvement, par la marche, par la chaleur que vous produisez vous-même. Si l’expérience vous parle, recommencez. Si elle vous agace, laissez-la. Le froid n’est pas une idéologie.
Il ne promet pas de tout réparer. Il ouvre une porte : vers un corps qui sent, un mental qui se tait quelques instants, une présence qu’on croyait perdue. Et dans un monde qui confond souvent bien-être et performance, apprendre à ne rien prouver — même pas dans un bain de glace — pourrait bien être le geste le plus moderne qui soit.

Pour réserver une séance de breathwork & bain de glace avec Perrine, rendez-vous sur sa page.
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