Voir ses enfants dans 10 ans grâce à l’IA : pourquoi cette trend Instagram est inquiétante ? - Anissa Hezzaz

Voir ses enfants dans 10 ans grâce à l’IA : pourquoi cette trend Instagram est inquiétante ?

Vous n’avez pas pu manquer la dernière trend qui tourne en boucle sur nos feeds Instagram : à l’heure où l’IA fait désormais partie intégrante de notre quotidien, elle s’invite même dans nos albums de famille pour générer la version adulte de nos enfants. Un post d’apparence anodine, qui en dit pourtant long sur le monde dans lequel on vit. 
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Unsplash.

On se croirait dans un épisode de Black Mirror : un monde futuriste où la dérive n’est plus seulement fictive mais réelle. Tout a commencé, comme souvent, par une petite phrase en apparence anodine : “c’était mieux avant”. Avant quoi exactement ? Avant 2020, avant le Covid, avant que le monde ne devienne anxiogène, saturé de crises et d’alertes en continu. Sur les réseaux, la nostalgie de 2016 s’est installée comme un refuge collectif. Musiques, photos, souvenirs idéalisés : on a romantisé un passé récent pour mieux supporter un présent sous tension. On a alors vu une déferlante de posts où des dossiers entier d’archives refaisait surface : sous format carrousel, les images de 2016 nous ont replongé dans nos vieux souvenirs.

Dans un autre registre, une autre trend s’est emparée des réseaux sociaux :

Puis, presque naturellement, la nostalgie s’est déplacée. Après le passé idéalisé, place à l’enfance. On a vu défiler les photos de soi plus jeune, ressorties des albums ou des téléphones parentaux, comparées au visage adulte, souvent autour d’un verre, dans un bar. Une mise en scène faussement légère mais profondément révélatrice : confronter l’adulte à l’enfant qu’il a été, mesurer le chemin parcouru, parfois les renoncements. Un exercice d’ego, certes, mais aussi une tentative de réconciliation avec soi-même.

Et aujourd’hui, un cran plus loin : le futur. Les feeds de TikTok et Instagram se remplissent désormais de familles projetées dix ans en avant. Grâce à l’intelligence artificielle, on découvre à quoi ressembleront nos enfants adolescents, nos visages légèrement marqués par le temps, nos vies supposément toujours alignées. Le procédé est simple, presque trop : une photo, un clic, et l’illusion d’un avenir lisible.

Ce n’est plus seulement du divertissement. C’est un symptôme. Car cette fascination pour le futur ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une logique déjà bien installée : celle des applications qui proposent aux couples, parfois dès la grossesse, de deviner à quoi ressemblera leur bébé en mélangeant les traits des parents. Donner un visage à l’inconnu, matérialiser l’attente, rendre tangible ce qui, par définition, ne l’est pas encore. Voir pour se rassurer. Anticiper pour mieux contrôler.

Le risque de la déception silencieuse

Sauf que la frontière devient floue. Regarder une photo de soi enfant relève de l’introspection. Imaginer le visage futur de son enfant touche à autre chose. À une forme de projection qui interroge, autant éthiquement que moralement. Est-il anodin de générer, stocker et faire circuler des visages d’enfants — présents ou futurs — sur des plateformes dont le modèle repose sur la donnée ? Est-ce vraiment sans conséquence de s’autoriser à “voir” à quoi ressemblera son enfant plus tard, comme si le futur pouvait se consommer à l’avance, filtré, lissé, rassurant ?

Peut-être est-ce là la vraie question, celle que l’on évite soigneusement de formuler : et si l’IA rendait nos enfants plus beaux que ce qu’ils ne seront vraiment ? Plus lisses, plus harmonieux, plus “réussis” selon des standards algorithmiques qui n’ont rien de neutre. Que fait-on alors de ces images une fois qu’elles ont existé ? Que pense-t-on, plus tard, lorsque le réel ne correspond pas tout à fait à la version fantasmée ?

Le risque n’est pas tant la prédiction ratée que la déception silencieuse. Une attente inconsciente qui s’installe, un futur idéalisé qui plane en arrière-plan. Comme si, dès aujourd’hui, on comparait — sans le vouloir — un enfant bien réel à une projection artificiellement optimisée. L’IA ne se contente plus de montrer, elle suggère. Elle n’anticipe pas seulement des traits, elle injecte des normes esthétiques, des biais, une certaine idée de ce qui est “désirable”.

Un futur façon Black Mirror

Techniquement, ces images ne valent pas grand-chose : l’IA ne prédit rien, elle extrapole. Elle calcule des probabilités esthétiques, pas des destinées. Mais symboliquement, elles en disent long. Elles traduisent notre malaise face à l’incertitude, notre difficulté croissante à accepter que certaines choses — l’avenir de nos enfants, notamment — nous échappent totalement.

Sous leurs airs tendres et familiaux, ces portraits du futur racontent surtout notre époque : une époque qui regarde constamment ailleurs. Hier, avant. Aujourd’hui, plus tard. Jamais vraiment maintenant. Derrière chaque image générée, il y a moins une curiosité technologique qu’un désir presque désespéré : celui de croire que, dans dix ans, tout sera encore reconnaissable. Comme si figer le futur en image pouvait, par magie, le rendre moins inquiétant. Une dérive qui rappelle ce que Black Mirror a longtemps mis en scène : des technologies pensées pour faciliter, rassurer ou divertir, qui finissent par déplacer imperceptiblement nos repères. Et nous, encore relativement innocents, pensions que tout cela relevait de la dystopie, d’un avenir abstrait, lointain, presque caricatural. Or il est déjà là, dissimulé derrière des images attendrissantes, des filtres bienveillants et des promesses d’anticipation. Pas de rupture brutale, pas de scénario catastrophe — juste une normalisation progressive de l’idée qu’il est acceptable, voire désirable, de regarder le futur avant même qu’il n’advienne.

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