
Pour comprendre cette fascination persistante, mieux vaut s’éloigner des fantasmes et écouter ceux qui vivent ces disciplines de l’intérieur. Celles où l’on saute d’une falaise en base-jump, où l’on s’élance d’un avion en parachute, où l’on affronte le vent en windsurf, où l’on négocie la montagne à skis, peaux aux pieds, souffle court. Des pratiques très différentes, mais reliées par un même fil : l’engagement total du corps et de l’esprit.
D’un côté, Dennis Praet, parachutiste professionnel, membre de l’équipe belge Hayabusa, champion du monde, passé par l’armée et aujourd’hui père de famille. De l’autre, John, parachutiste amateur depuis près de vingt ans, plusieurs centaines de sauts au compteur, une passion menée loin des podiums mais avec la même obsession du geste juste. Deux trajectoires très différentes, un même constat : l’extrême n’est pas forcément là où on l’imagine.
« On se souvient toujours de son premier saut »

Chez Dennis Praet, l’entrée dans le parachutisme ressemble à une histoire de filiation. Son père l’influence très tôt. En parallèle de sa sélection à l’armée, il découvre l’existence d’une équipe sportive d’élite, vitrine de l’armée belge. Le sport y est central, l’exigence maximale. Et comme tous les parachutistes, il n’a rien oublié de sa première fois. « Oui, clairement. On se souvient des sensations, de l’adrénaline, du moment où on saute dans le vide. C’est très marquant. »
John raconte exactement la même chose, avec d’autres mots. « Au début, il y a une forme d’inconscience. Tu ne réalises pas encore complètement ce qui est en jeu. » Le premier saut est une déflagration. Une rencontre brute avec le vide, le corps qui réagit avant la tête, l’adrénaline qui envahit tout. Une expérience fondatrice…
Quand l’adrénaline change de nature
Avec plus de 10 000 sauts au compteur, Dennis Praet le dit sans détour : ce que l’on ressent aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec le premier saut. « Le premier saut est unique. Aujourd’hui, je ressens toujours quelque chose, mais c’est différent. On est beaucoup plus calme, surtout quand il faut appliquer des procédures d’urgence. »
John, à son échelle d’amateur très investi, décrit exactement la même évolution. « La peur disparaît, mais le stress reste. Un stress lié au programme du saut, un peu comme avant un examen. »

Là où le grand public projette encore l’image d’une montée d’adrénaline permanente, ceux qui pratiquent parlent plutôt de sang-froid, de lucidité, de stress maîtrisé. L’extrême n’est plus une décharge émotionnelle. Il devient un espace de contrôle.
Dennis Praet évolue en parachutisme relatif à quatre. Une discipline ultra-technique, où quatre parachutistes enchaînent des figures et des formations en chute libre, filmés par un cinquième membre, en trente-cinq secondes top chrono. « Cela demande énormément de coordination, de rigueur et de travail d’équipe. »
Chez John, la recherche est moins compétitive mais de son niveau d’amateur, il parle moins des sensations que lui procure ce sport que de l’aspect plus technique. « Tu apprends à te déplacer dans l’air. À changer de position pour aller plus vite, pour être plus stable. » Tous deux parlent de l’air comme d’un langage. Voler, ce n’est pas tomber. C’est lire, corriger, anticiper. Chaque micro-erreur se ressent immédiatement.
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Ce rapport extrême au corps et à l’instant ne reste pas cantonné au ciel. « Ça m’a appris à rester calme, à analyser, à ne pas paniquer », explique John. Dans la vie quotidienne, il retrouve les mêmes réflexes que dans l’avion avant un saut : respirer, observer, décider. Le parachute devient une école de gestion du stress, presque une discipline mentale.
Un point que confirme Nicolas Arquin, journaliste spécialisé et auteur du livre XTRM SPORTS : « Beaucoup d’athlètes parlent d’un profond sentiment de liberté. À travers leur sport, ils reprennent le contrôle ». Dans une société hyper-connectée, saturée de notifications et d’injonctions, ces pratiques offrent un espace rare : celui où l’attention est totale, où le corps décide, où le temps se dilate.
Le risque, mal compris
C’est sans doute là que le fossé entre fantasme et réalité est le plus grand. « Beaucoup de gens pensent que les sports extrêmes, c’est prendre des risques inconsidérés. En réalité, tout est extrêmement encadré », insiste Dennis Praet.
Les techniques ont évolué. La sécurité aussi. La majorité des accidents graves ne relèvent pas du hasard. « Ils sont liés à des erreurs humaines évitables. » Les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes : plus de 90 % des accidents graves arrivent avec un parachute parfaitement ouvert et un matériel en parfait état. Le danger, c’est l’erreur humaine. Comme sur la route, sauf qu’ici, il n’y a pas de bas-côté.

Autre cliché qui vole en éclats : celui du sportif extrême solitaire, obsédé par son exploit. La réalité est tout autre. « Les sports extrêmes, ce n’est pas qu’une recherche de performance. C’est une recherche d’expérience humaine et collective. », rappelle Nicolas Arquin. Il cite en guise d’exemple le Défi Wind de Gruissan, plus grand rassemblement de windsurfers au monde : jusqu’à 2 500 participants, dont 80 à 90 % d’amateurs. On y vient autant pour partager que pour performer. Bien avant Instagram, l’extrême était déjà social.
L’ouverture au grand public pose néanmoins une question délicate : la banalisation du risque. Rien ne s’improvise. Ces disciplines exigent du temps, de la progression, de l’expérience et du matériel adapté. Les images peuvent donner l’illusion d’une accessibilité immédiate. La réalité est bien plus exigeante.
Impossible d’ignorer le rôle des images. Drones, caméras embarquées, ralentis : les sports extrêmes sont cinégéniques par nature. Le succès du documentaire du YouTubeur Inoxtag autour de l’ascension de l’Everest en est un exemple frappant.
Et puis il y a Red Bull. « La marque a structuré l’univers, soutenu des athlètes, créé des événements majeurs comme le projet Stratos ». Les sports extrêmes existeraient sans elle, évidemment. Mais Red Bull a contribué à les rendre visibles, désirables, et à inscrire durablement leur récit dans la culture populaire.
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De l’audace à la lucidité

Il y a, dans le parcours de nombreux sportifs extrêmes – amateurs comme professionnels – un moment charnière qui dépasse la performance, l’entraînement ou l’expérience : l’arrivée d’un enfant. Pas comme un couperet, ni comme une injonction à arrêter, mais comme un déplacement intérieur.
Devenir parent ne fait pas disparaître l’envie de sauter, de voler, de s’engager. En revanche, cela modifie profondément le rapport au risque. Ce qui était autrefois perçu comme un terrain de jeu, voire comme un espace de dépassement, devient un espace de responsabilité élargie. On ne s’engage plus seulement pour soi. Il ne s’agit pas de peur supplémentaire, mais d’une lucidité accrue. Une capacité plus fine à mesurer ce qui est acceptable – et ce qui ne l’est plus. Être père n’a pas fondamentalement changé le rapport de John au parachute. Sa pratique n’a pas diminué ; elle a évolué. « Plus tu progresses, plus tu fais confiance à ta technique et à ton matériel. Tu sais exactement ce que tu fais. »
Le risque perçu diminue non pas parce que le danger disparaît, mais parce qu’il est mieux compris, mieux anticipé, mieux encadré. Là où l’inconscience des débuts laissait place à une forme de lâcher-prise total, l’expérience – doublée de la paternité – impose une autre posture : celle de la maîtrise et du discernement.
Même constat chez Dennis Praet. Avec l’âge et l’arrivée des enfants, le curseur se déplace. On ne cherche plus les situations limites. On ne flirte plus inutilement avec la marge. Renoncer à certaines conditions, à certains sauts, à certaines prises de risque n’est plus vécu comme une frustration, mais comme un signe de maturité. Une preuve que l’extrême, loin d’être une fuite en avant, est devenu un espace de décisions conscientes. Ne pas renoncer au ciel, donc – mais apprendre à choisir quand et comment s’y engager.
Alors, pourquoi les sports extrêmes nous fascinent-ils autant ? Parce qu’ils racontent autre chose qu’un simple goût du risque ou une pulsion d’adrénaline. Ils parlent de maîtrise, de lucidité, de cette capacité rare à être entièrement présent à ce que l’on fait. Dans ces disciplines, il n’y a pas de place pour le flou, le calcul approximatif ou le pilotage automatique. Chaque geste compte. Chaque décision a un poids immédiat. Ce que cherchent celles et ceux qui s’engagent dans l’extrême, ce n’est pas de flirter avec la mort, mais au contraire d’être là, pleinement. Aligné entre le corps, l’esprit et l’instant.

« En chute libre, tu es obligé d’être honnête » résume John. Impossible de tricher, de faire semblant, de se raconter des histoires. L’extrême agit comme un révélateur : il expose ce que l’on est, ici et maintenant. Dans un monde saturé de bruit, d’urgences artificielles, de notifications permanentes et d’injonctions contradictoires, cette honnêteté radicale devient précieuse. Elle offre un espace rare de clarté intérieure, où l’attention n’est plus fragmentée, où le temps cesse de se contracter, où l’on reprend, ne serait-ce qu’un instant, la maîtrise de son rythme.
C’est peut-être cela, au fond, qui nous fascine tant : voir – ou imaginer – des individus capables de s’extraire du chaos ambiant pour entrer dans une relation directe, exigeante et sincère avec le réel. Libre comme l’air, oui, mais jamais par hasard.
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