
Chez Léon racheté par un groupe français. Le Barbizon relancé en périphérie bruxelloise. La Villa Lorraine qui change de cap. Un peu partout, les grandes institutions horeca belges vivent leur mue. Certaines tentent de renaître. D’autres essaient surtout de ne pas mourir. Car derrière les nappes blanches, les chariots à fromages et les façades mythiques, une même question traverse aujourd’hui tout le secteur : comment faire survivre des adresses historiques dans un horeca devenu économiquement brutal ?
Pendant longtemps, une institution suffisait presque à elle-même. On y allait par habitude, par transmission familiale, parce que « ça a toujours été là ». Mais ce modèle ne tient plus vraiment. Charges salariales, inflation, nouvelles habitudes de consommation, concurrence permanente, clients plus volatils : aujourd’hui, même les monuments doivent se réinventer.
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Le rachat de Chez Léon par le Groupe Joulie a d’ailleurs agi comme un petit électrochoc symbolique. Pour beaucoup de Bruxellois, voir cette institution de la moule-frite passer sous pavillon français ressemblait à une perte de souveraineté gastronomique. Pourtant, Grégory Sorgeloose, consultant horeca et observateur attentif du secteur, nuance fortement la panique. Selon lui, le véritable enjeu n’est pas la nationalité des propriétaires, mais la capacité à préserver l’ADN du lieu tout en le rendant viable en 2026. « Ils ne viennent pas en Parisiens grandiloquents pour nous montrer comment ça marche », résume-t-il à propos du Groupe Joulie. « C’est un groupe familial. Ils respectent le truc, l’ADN. »
Car le vrai problème des institutions aujourd’hui, c’est qu’elles sont coincées entre deux dangers opposés : devenir des musées figés ou perdre totalement leur âme à force de modernisation. « Une institution, c’est un phare », explique Grégory Sorgeloose. « Un lieu connu, reconnu, unanime, où toutes les générations se retrouvent pour manger des plats inspirés de la culture locale. »
Dans son esprit, certaines adresses bruxelloises tiennent encore cette ligne fragile. Il cite Le Vieux Saint-Martin, Le Cirio, L’Ogenblik, Les Brigittines ou encore La Quincaillerie. D’autres, selon lui, se sont progressivement déconnectées de ce qui faisait leur singularité. « On y a remplacé la cervelle et l’Américain préparé en salle par des scampis et des Saint-Jacques. »
Le retour du « réconfort »
C’est justement cette idée que l’on retrouve dans les projets qui tentent aujourd’hui de relancer certaines grandes maisons. Au Barbizon, repris par Delphine Roberti en périphérie bruxelloise, pas question de jouer la gastronomie intimidante ou les concepts ultra-pointus. L’ambition est presque inverse : revenir à une forme d’hospitalité simple, chaleureuse et lisible.
« Les gens veulent retourner un petit peu à la cuisine de grand-mère », explique-t-elle. « Des choses réconfortantes, classiques. On ne veut pas du tout faire du gastro. On veut offrir de la bonne qualité aux gens. » La carte du Barbizon raconte d’ailleurs exactement cette direction : croquettes aux crevettes, vol-au-vent, américain, pain perdu, crème brûlée, côte à l’os ou encore cuisses de grenouilles reprises du Corbier, leur première adresse au Sablon.
Pas par manque d’ambition, mais parce que le luxe change. Dans un contexte économique tendu, les clients veulent encore sortir, mais différemment. On cherche moins l’exceptionnel permanent que des lieux capables de faire passer une bonne soirée entière sans rigidité.
« Pour moi, le nouveau luxe, c’est de pouvoir passer toute sa soirée dans un même endroit », explique Delphine Roberti. « Prendre l’apéro dehors, dîner, reprendre un verre ensuite sans devoir changer d’endroit. » Elle décrit aussi une clientèle qui cherche moins la performance sociale que le confort émotionnel. « Les gens se sentent tellement bien qu’ils restent pendant que le personnel range encore autour d’eux. Les tables discutent entre elles. C’est vers ça qu’il faut aller aujourd’hui. »
Le grand défi : moderniser sans « bling-blingiser »
Le piège, évidemment, c’est la fausse modernisation. Delphine Roberti le reconnaît elle-même : l’ancienne version récente du Barbizon avait perdu une partie de sa clientèle en cherchant un ADN plus « bling-bling », déconnecté du lieu et du quartier. « C’était très froid, très « Dubaï ». Ce n’était pas du tout l’esprit du coin », résume-t-elle. « Les gens ici veulent quelque chose de chaleureux, pas un endroit où ils se sentent impressionnés. »
Même constat pour Grégory Sorgeloose, qui observe que beaucoup d’institutions ont progressivement remplacé leur identité historique par une carte générique remplie de plats interchangeables. Résultat : elles deviennent des restaurants comme les autres, mais souvent plus chers et moins désirables.
Aujourd’hui, la tendance semble plutôt aller vers une réhabilitation intelligente. Garder les marqueurs émotionnels du lieu, mais revoir le confort, le service, la qualité des produits ou l’expérience globale. Pas effacer le passé. Le rendre de nouveau désirable.
Grégory Sorgeloose rêve d’ailleurs d’un retour à une convivialité beaucoup plus brute dans le centre-ville bruxellois. Il évoque avec nostalgie le Comptoir des Armes, dans les années 80-90. « Tout le long de la rue des Bouchers, il y avait un comptoir en bois où tout Bruxelles venait s’encanailler autour d’une huître ou d’une croquette. C’était le ventre de Bruxelles. »
La rentabilité contre l’âme du lieu
Reste une réalité beaucoup moins romantique : faire tourner une institution coûte extrêmement cher. Personnel, énergie, grandes surfaces, entretien, horaires étendus… Beaucoup d’établissements historiques fonctionnent aujourd’hui avec des marges minuscules. « Les coûts salariaux sont affolants », tranche Delphine Roberti. « Aujourd’hui, on est obligé de réfléchir différemment : avoir des équipes fixes plus petites et renforcer avec des extras selon les réservations. »
Même constat chez Grégory Sorgeloose, qui décrit des institutions devenues des métiers de « compteurs de petites pièces rouges », où chaque détail est rationalisé pour survivre. Selon lui, le vrai risque est ailleurs : perdre ce qu’il appelle le « coulage ». Ce petit supplément humain impossible à comptabiliser dans Excel. « Le morceau de fromage offert par le serveur, le petit verre de vin, le geste sympa… tout ça va disparaître parce que ce n’est pas pointé dans les chiffres. »
C’est aussi pour cette raison que les modèles hybrides explosent. Le Barbizon misera autant sur son restaurant que sur son bar, ses terrasses, ses événements privés ou professionnels. Une manière d’étaler les revenus sur plusieurs activités plutôt que de dépendre uniquement du dîner du soir.
Réparer le lien émotionnel
Au fond, toutes ces renaissances racontent surtout la même chose : les institutions horeca ne peuvent plus simplement vivre sur leur nostalgie. Elles doivent redevenir des lieux dans lesquels les gens ont réellement envie d’être aujourd’hui. Pas seulement pour manger. Pour retrouver une ambiance, un rythme, une sensation de familiarité devenue rare dans une époque saturée de concepts éphémères et de restaurants copiés-collés.
« Les gens veulent se sentir à la maison », insiste Delphine Roberti. « Pas dans un lieu guindé, mais dans un endroit beau, chaleureux, où on mange bien et où on peut rester. » Le vrai défi n’est donc peut-être pas de moderniser ces lieux. Mais de réussir à préserver ce qui faisait leur pouvoir depuis le début : donner l’impression qu’on y appartient un peu.
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