Concours Mondial vinicole de Bruxelles : « Il y a plein de bons vins à moins de 8 euros »
Début de semaine, le prestigieux concours vinicole saluait, entre autres, deux vins de grande distribution à moins de cinq euros. Juré de cette compétition mondiale, le sommelier et chroniqueur belge Éric Boschman en décode pour nous les dessous.
ParSigrid Descamps, Journaliste
PhotoPexels
Nous vous l’annoncions début de cette semaine, le Concours Mondial de Bruxelles a mis en avant deux bouteilles de grande distribution, « médaille d’or », à moins de cinq euros. Membre du jury de cette compétition œnologique de référence, le sommelier belge Éric Boschman nous en explique le fonctionnement et nous aide à comprendre la vraie signification de ses récompenses.
Eric Boschman : C’est pour moi, le concours le plus fiable du monde aujourd’hui, parce qu’il fonctionne de façon extrêmement claire, contrairement à beaucoup de concours, qui posent des vrais problèmes de fiabilité, parce qu’on y voit les bouteilles, que les gens discutent de leurs résultats, etc. Au Concours Mondial de Bruxelles, où je suis président de table, tu ne peux rien faire, à part éventuellement faire remarquer à quelqu’un que sa note était un peu bizarre. Et c’est tout. Les jurés – nous sommes à peu près 300 au total – viennent du monde entier. La majorité travaille dans le commerce du vin, plutôt dans la grande distribution, mais il y a aussi des œnologues, des sommeliers, des journalistes… Et c’est hyper mélangé : des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux. Il y a une vraie mixité intellectuelle, sociale et ethnique également. Les entreprises payent pour s’inscrire, elles envoient les bouteilles et ensuite, les vins sont rangés par séries. En tant que dégustateurs, on se voit attribuer un numéro de série, un numéro d’échantillon… On sait juste si on goûte du rouge, du blanc, du rosé, du sec, etc. Rien d’autre. Chaque juré met alors sa propre note sur les vins qu’il goûte. Des grilles de cotations sont établies. Et les notes partent instantanément vers un institut de statistiques. Toutes les notes sont rassemblées et les moyennes sont établies. Ce qui fait qu’un vin gagne alors – ou pas – une médaille, cela dépend donc de la note moyenne (sur 100) qu’il obtient lorsqu’on comptabilise les notes de tous les dégustateurs qui l’ont goûté.
À quoi, à qui, cela sert au final ?
Même les vins qui ne sont pas médaillés reçoivent une note de dégustation. Et ça, c’est utile pour les producteurs car ça leur donne une idée de la qualité de leurs vins mais aussi, sur la façon dont ils sont reçus au niveau mondial. Moi, par exemple, en tant que ce sommelier, ça me permet de savoir que les Belges préfèrent tel ou tel type de vin. Il faut bien comprendre aussi qu’il ne s’agit généralement pas ici de vins d’exception, mais plutôt des vins qui cherchent une forme d’accréditation. Les jurés donnent une note qui correspond au goût du client.
Que penser des vins qui arborent une « médaille » ? Peut-on s’y fier ?
Ces médailles correspondent à une réalité gustative. Quand on goûte les échantillons, on n’a aucune idée du prix de la bouteille. On reçoit une bouteille, un gars te sert un verre, la bouteille est emballée dans un sac, avec un numéro dessus, qui ne te permet même pas de voir la forme de la bouteille. Et donc, on est face à de l’inconnu total. On goûte – pour employer un terme grandiloquent – « en âme et conscience », le vin pour ce qu’il est. Un vin rouge, point. Un vin blanc, point. On l’aime, on ne l’aime pas, point. Et là-dessus, on ajoute des commentaires…
Unsplash
Cette année, deux vins à moins de cinq euros – distribués par Aldi – ont notamment été mis en avant. Vous les connaissiez ?
Je n’étais pas parmi les jurés qui ont jugé ces bouteilles-là. Mais, dans un autre cadre, j’avais déjà goûté le Cap Sud de Beziers, et je confirme qu’il n’est pas mauvais du tout. Je salue au passage le service de communication d’Aldi, qui a l’art de rebondir sur ce genre d’infos (rires). Il faut savoir qu’une médaille, c’est une augmentation des ventes de 30 %.
Que dire des régions d’où viennent ces vins : Béziers et la Sicile ; elles sont réputées pour la qualité de leur production ?
Aujourd’hui, les vins du Sud ont clairement le vent en poupe parce qu’ils ont beaucoup de rondeur, de souplesse, et ça plaît beaucoup au public. Il faut savoir qu’en Belgique, 80 % du vin acheté l’est en grande surface. Beaucoup de gens disent ne jamais acheter de bouteilles à moins de 15 euros. En réalité, ce que les gens boivent réellement le plus, c’est le vin de grande distribution, qui ne coûte pas cher. Le prix moyen du vin en Belgique tourne autour de 6, 7 euros.
On a donc sur le marché de très bons vins pas chers et d’autres, hors de prix. Comment expliquer cette différence : question de production, de marketing ?
C’est exactement ça. Il y a deux choses. Il y a d’une part la production en elle-même. Si un gars a 300 hectares de vignes, il a des facilités à produire des jus qui ne coûtent pas cher parce que sa machinerie lui permet de produire beaucoup à l’hectare. On appelle ça « faire pisser la vigne ». Ce qui est très méprisant, mais ça permet de faire des vins bon marché. De l’autre côté, tu as les gars qui font des vins super travaillés sur deux hectares et ils ne produisent que quelques bouteilles. Et là, on rentre dans un domaine qui est à la fois communicationnel et qui tient compte de la rareté du produit. Certains vont jusqu’à créer une pénurie du produit : on te dit il n’y en a que x milliers ou centaines de bouteilles, et donc tu as suffisamment de zozos, pour qui le vin est un label social, qui foncent dessus.
Un vin bon marché ne signifie donc pas qu’on a affaire à de la « piquette » ?
Pas du tout. Tu peux avoir un excellent vin à moins de 8 euros. Bon marché ne veut pas dire qu’il est juste bon à mettre dans la sangria. Il y a évidemment des vins plus faibles, mais il y en a beaucoup qui sont vachement sympas. Il faut désacraliser les choses.