Ils font la tendance : en exposant sur les réseaux les « haters » d’Anne-Sophie Lapix en bikini ou d’Aya Nakamura, ces comptes « renversent le pouvoir » - Lors de son passage aux Ardentes de Liège, Aya Nakamura ne voyait pas sa performance commentée sur les réseaux sociaux mais son allure physique. - Charlotte Vanbever

Ils font la tendance : en exposant sur les réseaux les « haters » d’Anne-Sophie Lapix en bikini ou d’Aya Nakamura, ces comptes « renversent le pouvoir »

Ce serait la tendance 2.0 du « tel est pris qui croyait prendre ». En affichant sur les réseaux les photos de profils des internautes haineux et discriminants, des comptes Instagram veulent rendre justice, redéfinissant ainsi « les frontières du respect », analyse une sociologue. Mais ce phénomène n’est-il que bénéfique ?
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Belga

C’est l’histoire de l’arroseur arrosé, version 2.0. Soit celle du « lyncheur lynché ». Et c’est peut-être même bien plus que cela, qu’une « trend » sans conséquence. Ils ne sont plus isolés ces comptes Instagram, parés de la cape du chevalier blanc pour rendre justice à celles et ceux, célèbres, que les « haters » anonymes jettent en pâture. A la loi des réseaux – sans conscience ni grande morale – se substitue peu à peu celle du talion : œil pour œil, dent pour dent, ou plutôt, lynchage pour un lyncheur… On vous explique, avec l’expertise d’une sociologue, cette tendance qui pourrait dépasser la sphère des réseaux sociaux.

Le week-end dernier, la journaliste Anne-Sophie Lapix, paparazzée en bikini à la plage par un magazine people vantant sa silhouette tonique, devient un sujet de conversation sur la planète virtuelle : pour d’aucuns elle affiche « un sourire crispé et un ventre rentré » (parce qu’elle « savait » qu’elle était photographiée, les « experts » à l’œil affuté derrière leur clavier à l’œil savent détecter ça, bien sûr…), est une « belle femme » mais « rien d’extraordinaire », tandis que pour d’autres ces clichés sont justes « minables ». Quelques jours plus tôt, de passage aux Ardentes de Liège, Aya Nakamura ne voyait pas sa performance commentée sur les réseaux sociaux mais son allure physique (et attention, ce déchaînement de haine pique aux yeux) : « Le bois de Boulogne en délire » ; « Le rôti est prêt… » ; « La charcuterie 2 en 1 »… (et on vous en passe des plus vulgaires et racistes). Des années que ça dure. Mais on dirait bien que « y’a plus moyen Djadja » (pour paraphraser Aya)...

Récemment, certains comptes Instagram tentent une contre-offensive : vous insultez, on vous affiche. Non pas en révélant les identités cachées derrière un pseudo, mais juste en postant en grand la photo de profil du haineux pas courageux à côté de son commentaire en mode « sérieusement, c’est toi qui oses qui dire ça ? ». On en sourit, on en rit, ça soulage, mais qu’apporte cette forme de vengeance virtuelle et, a contrario, doit-on, in fine, la craindre ? « Je vois dans ce phénomène bien plus qu’une simple mode sur les réseaux sociaux », analyse la docteure en sociologie et conférencière Audrey Van Ouytsel. « J’ai le sentiment que nous assistons à un véritable renversement des rapports de pouvoir. Pendant longtemps, les internautes avaient le sentiment qu’ils pouvaient tout dire sur les personnalités publiques, en particulier sur les femmes, sans jamais avoir à en assumer les conséquences. Or, j’observe l’émergence de nombreux comptes qui inversent complètement cette logique. Ce ne sont plus seulement les célébrités qui sont exposées au regard des autres : ce sont désormais les auteurs des commentaires eux-mêmes. Ceux qui jugeaient sont désormais jugés à leur tour. J’y vois une forme de contre-surveillance qui traduit une redistribution du pouvoir symbolique sur les réseaux sociaux. »

Le mouvement #MeToo aurait-il fait du chemin jusqu’à traverser la toile ? Selon la sociologue, c’est indéniable. « A mon sens, cette évolution est indissociable des profondes mutations culturelles que nous connaissons depuis plusieurs années. Ce mouvement n’a pas seulement permis de libérer la parole sur les violences sexuelles. Il a aussi profondément modifié notre seuil de tolérance face à toutes les formes de violence symbolique, d’humiliation ou de sexisme ordinaire. Là où, autrefois, beaucoup auraient répondu qu’il valait mieux “ne pas nourrir les trolls”, une nouvelle norme semble aujourd’hui émerger : ne plus laisser passer certains comportements. » La coupe est pleine. Et pas que pour les féministes…

Honte publique

Cette forme nouvelle de « lynchage bien intentionné » venge aussi les hommes célèbres. Et même au-delà. « Il serait en effet réducteur d’expliquer ce phénomène uniquement par #MeToo. Il s’inscrit dans une transformation plus large de nos normes sociales. Les réseaux sociaux deviennent progressivement des espaces où la responsabilité individuelle est davantage engagée. Le message implicite est le suivant : si vous choisissez d’humilier publiquement quelqu’un, vous devez accepter que votre propre comportement soit rendu visible et discuté à son tour. L’identité de celui qui parle devient désormais indissociable de son discours. J’y vois également une véritable bataille autour de la définition de ce qui est socialement acceptable. Ces comptes ne cherchent pas uniquement à défendre une célébrité ; ils contribuent à redéfinir les frontières du respect. » On n’accepte plus l’excuse que ces commentaires haineux, discriminants, moqueurs relèvent de la simple liberté opinion ou de l’humour « mais qu’ils constituent un comportement désormais jugé socialement inacceptable. Nous assistons à une évolution des sensibilités collectives et à une remise en question de normes qui étaient longtemps restées implicites », explique Audrey Van Ouytsel.

Cependant, l’experte émet quelques réserves quant aux bienfaits de cette revanche. La vengeance revêt en effet deux visages. Et des conséquences qui peuvent s’avérer presque aussi dangereuses que n’est bonne l’intention. « Cette évolution comporte une part d’ambivalence. Il faut rester prudent, car la dénonciation peut elle-même devenir une nouvelle forme de violence. On peut rapidement passer du harcèlement d’une célébrité au harcèlement d’un internaute. Le mécanisme de la honte publique ne disparaît pas : il change simplement de cible. C’est tout le paradoxe des réseaux sociaux. Ils peuvent constituer un formidable outil de responsabilisation, mais ils peuvent aussi reproduire les logiques de mise au pilori qu’ils prétendent combattre. »

Là où on ne verrait dans cette tendance que de nobles intentions dans le chef des détenteurs de comptes « justiciers », la sociologue préfère donc tempérer et prévenir : si nous sommes « probablement en train de redéfinir les règles de la prise de parole publique à l’ère numérique, il reste à savoir si cette nouvelle culture de la responsabilisation permettra de construire des échanges plus respectueux ou si elle donnera naissance à de nouvelles formes de justice populaire sur les réseaux sociaux ».

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