L’une des plus authentiques tables d’Uccle tire sa révérence - Mort d’un grand rade. - Camille Vernin

L’une des plus authentiques tables d’Uccle tire sa révérence

Le bistrot de quartier est-il devenu un luxe impossible ? À Uccle, un simple changement de propriétaire résume toute la galère de la restauration indépendante.
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D.R.

Après huit ans à faire tinter les ballons au 832 de la chaussée d’Alsemberg, Thomas Algoet et Sylvie Lecroart plient les serviettes. Les Petits Bouchons ferme sous sa forme actuelle. Uccle perd sa planque favorite et au fond du verre, ce départ brutal laisse un vilain goût de trop peu.

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L’art de poser le coude

Depuis 2018, l’adresse avait réussi l’impossible : tourner au feeling, à des kilomètres des business plans un peu trop lisses. Une liberté rare où la gouaille et la générosité des assiettes faisaient la loi. Calevoet, le tram qui rase la vitre, peu importe. On venait y visser son coude dès 17 heures pour siffler un vin nature, avant de laisser la soirée déraper et de finir par squatter le trottoir à la gloire de l’Union Saint-Gilloise.

Sans rentrer le ventre

Thomas Algoet, passé par le Café des Spores et Les Brigittines, servait une cuisine qui ne cherchait pas à rentrer le ventre : tripes au cidre, ris de veau dorés, pâté en croûte majuscule et vol-au-vent flanqué de frites à la graisse de bœuf. Du beurre, des sauces, des habitués et des miroirs qui en avaient vu d’autres.

Reste que la vraie valeur du lieu n’était pas comestible. C’était le permis de flâner et de se sentir chez soi. Deux raretés qu’aucun bilan financier ne saura chiffrer, dans un paysage où les vrais tiers-lieux s’éteignent les uns après les autres.

Une asphyxie en règle

« Il n’y a plus de place pour des bistrots à l’ancienne », résumait le patron à la presse. Le constat fait mal parce qu’il tape juste. Étranglé par l’inflation, le vrai comptoir indépendant se fait dévorer tout cru par les formules dupliquables et les mastodontes financés par des fonds.

En Belgique, l’Horeca a laissé plus de 5 600 jobs sur le carreau en 2025, un record national selon Statbel. Le piège est vicieux : le public réclame des produits tirés au cordeau sans vouloir payer l’addition d’aujourd’hui. À Bruxelles, les bistrots indépendants sont étranglés entre la hausse des coûts et une clientèle au budget serré. Les enseignes mutualisent les risques ; les maisons de quartier, elles, ferment – conséquence d’un modèle qui protège mieux les concepts reproductibles que les lieux irremplaçables.

Relève et gueule de bois

Le rideau ne restera pas baissé bien longtemps : le chef Loïck Tonnoir (ex-Ötap, passé par Marseille) reprend les murs. Mais racheter un fonds n’a jamais suffi à fabriquer une atmosphère. On souhaite à la relève de transformer l’essai avec brio. Les Petits Bouchons tire sa révérence, laissant Bruxelles sur une méchante gueule de bois. Et sur cette aberration totale : ce ne sont pas les tables vides qui tuent ces rades, mais les taxes d’un pouvoir politique qui asphyxie la vie de quartier tout en prétendant la défendre.

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