Rencontre avec Marcel Wanders, le designer amoureux

Designer star, Marcel Wanders a présenté au printemps une série de nouveaux Objets Nomades pour Louis Vuitton. Rencontre avec un designer touche à tout et passionné.

PAR MARIE HONNAY. PHOTOS D.R. |

Le désigner néerlandais de 56 ans s’est fait connaître en créant la célèbre Knotted Chair produite par le collectif Droog Design en 1996. Il collabore de manière régulière avec des maisons aussi prestigieuses qu’Alessi, Roche- Bobois, Louis Vuitton, Baccarat, Christofle et plus récemment les salles de bains Laufen... Fondateur de son studio et cofondateur de Moooi, un studio très en vogue aux Pays-Bas, dont il assure la direction artistique, Marcel Wanders Studio signe également des hôtels aux quatre coins du monde.

L'amour et la beauté

Vous dites vouloir créer un “environnement fait d’amour”. Que voulez-vous dire au juste ?

"C’est une sorte de leitmotiv, une devise qui me suit depuis 25 ans. L’amour est le dénominateur commun de mon passé et de mon présent, de mes relations professionnelles et privées. Qu’il s’agisse de la manière dont je dirige mon studio ou dont je vis au quotidien avec ma famille et mes amis, l’amour est la seule chose qui m’intéresse. L’amour n’est pas un résultat. C’est un processus, la manière dont j’envisage mon travail."

En marge de votre studio, vous avez cofondé la marque de mobilier Moooi, avec trois O. Ça signifie quoi ? Que pour vous, la beauté est ce qui prime dans la vie ?

"À la base, ce qui m’a guidé, c’est l’aspect visuel du mot. Je voulais que le nom de la marque soit aussi notre logo. En néerlandais, mooi signifie beau, mais il faut savoir que zooi veut dire tout le contraire. Comme la marque était hollandaise, mais que nos ambitions étaient internationales, la signification première du mot n’était pas le plus important..."

Oui, mais tout de même, cette idée de beauté, elle vous importe, non ?

"C’est vrai que depuis un siècle, la notion de beauté a perdu de son importance au profit de la fonctionnalité, de l’économie, du profit, de la recherche d’une productivité toujours grandissante... C’est très triste. La beauté fait partie intégrante de notre culture. Lorsqu’on parle d’amour, la beauté est l’un de nos premiers ambassadeurs."

Moooi est une marque connue pour le caractère ludique de ses objets. Cette légèreté est-elle plus importante qu’auparavant en design ?

"Je suis heureux que vous utilisiez les mots “ludique” et “léger”. Je ne cherche en effet pas à faire de l’humour. Une blague, ça ne se raconte qu’une fois. Après, c’est périmé. Ce qui m’intéresse, c’est que mes projets dégagent une certaine fraîcheur. Si vous entrez dans un hôtel que j’ai conçu, je veux vous étonner, vous mener dans une autre direction que celle que vous pensiez emprunter. Pour ça, je joue avec des éléments tirés de cultures, d’idées, d’époques ou d’héritages différents. Si je dessine une chaise, je veux qu’elle soit totalement reconnaissable, mais je vais probablement mélanger symboles du passé et touches très contemporaines ou encore y ajouter des roulettes. Elles seront invisibles au premier coup d’œil. L’idée, c’est qu’elles vous prennent par surprise. Je souhaite que mes objets vous fassent dire “Woaw”, qu’ils vous émerveillent et qu’ils vous donnent peut-être même envie de sauter de joie."

Objets nomades

Vous collaborez avec Louis Vuitton sur les Objets Nomades. C’est quoi le “nomadisme” pour vous ?

"Lorsque j’ai démarré cette collaboration, il m’a fallu trois ans pour décider comment j’allais pouvoir transposer cette notion dans mon univers personnel. La base du nomadisme, c’est de pouvoir emmener nos objets avec nous partout où l’on va. L’idée de Louis Vuitton, c’est que ces objets puissent se transformer pour s’adapter à différents lieux. J’ai choisi de traiter cette notion de manière poétique. La Lounge Chair, l’une de mes premières créations pour la Maison, se compose de modules transformables en trois solutions distinctes, à savoir une chaise longue, un fauteuil et un pouf."

Actuellement, les gens bougent de plus en plus, en effet. Faciliter leurs déplacements, c’est l’enjeu majeur du design actuel ?

"Il y a longtemps, quand on me questionnait sur l’évolution de ma profession, je répondais que le principal enjeu du design serait que les gens puissent exprimer encore davantage leur identité par le biais de leurs objets et de leur intérieur. Aujourd’hui, je nuance un peu. La personnalisation est toujours fondamentale, mais le plus grand changement vient de l’interconnexion entre la sphère privée et la sphère publique. Les gens restent de moins en moins longtemps dans une même habitation. Tous les quatre à cinq ans en moyenne, ils déménagent. Il arrive aussi de plus en plus souvent que nous louions nos maisons à des étrangers. C’est le principe du Airbnb. À l’inverse, vous remarquerez que les restaurants et les hôtels, là où les gens aiment passer du temps, ressemblent de plus en plus à des maisons dans lesquelles on se sent bien dès qu’on y entre."

Les Objets Nomades sont le fruit d’un savoir-faire unique. Leur prix les rend d’ailleurs inaccessibles pour la majorité d’entre nous. Cela vous ennuie ?

" On ne peut pas parler de ces objets sans souligner l’excellence des matières utilisées, mais aussi des artisans qui les façonnent. En tant que designer, nous avons une vraie responsabilité par rapport à la transmission de ce savoir-faire. Si nous ne le protégeons pas, il n’aura aucune chance d’être transmis à la prochaine génération. Je me souviens qu’il y a une poignée d’années, l’un de mes amis s’était fait incendier sur les réseaux sociaux pour y avoir montré sa nouvelle Lamborghini. Je n’ai pas pu m’empêcher de réagir... Il me tenait à cœur de rappeler que cette voiture – certes très chère – avait permis à des dizaines d’artisans d’exercer leur métier. Si l’argent a cette vocation-là, c’est fantastique."

La lampe Venezia – l’une de vos récentes créations pour Louis Vuitton – revisite les lampes vénitiennes traditionnelles. Le passé joue un rôle clé dans votre travail ?

"Comment pourrait-il en être autrement ? L’une de mes missions, en tant que designer, est de lutter contre le culte de la nouveauté. Nous jetons en moyenne 70 % de nos possessions sous prétexte qu’elles sont usées. Par le biais de mes créations, je cherche à changer les mentalités, à montrer aux gens que les objets doivent vieillir, qu’un objet usé n’est pas forcément laid. Dans le registre du design, la notion de nouveauté est beaucoup trop importante. Les designers sont obsédés par la nouveauté alors que cette notion va clairement à l’encontre de toute idée de durabilité."

Hôtels et voyages

Parlez-nous de l’Andaz à Amsterdam, un hôtel que vous considérez comme une interprétation moderne de la culture hollandaise. Quelle place accordez-vous à l’ancrage culturel de chaque lieu que vous concevez ?

"J’imagine des projets aux quatre coins du monde. Certains, c’est le cas de l’Andaz, trahissent tout naturellement mes origines néerlandaises (si je conçois des carrelages en céramique, une tradition locale, ce sera le cas aussi), mais parfois, on la perçoit moins, voire pas du tout. Je ne réfléchis pas en ces termes- là. On retrouve aussi des touches japonisantes ou arabes dans certaines de mes créations. Ce qui compte pour moi, c’est l’adéquation du projet et du lieu, tout simplement."

Sortons un peu du registre du design pur. Quels sont les artistes qui vous inspirent ?

"J’aime beaucoup le travail et l’univers de l’artiste belge Wim Delvoye ou du compositeur néerlandais Jacob ter Veldhuis, mais je me méfie beaucoup du mot “inspiration”. Je ne pense pas que mon inspiration vienne de l’extérieur. Je suis convaincu que si je crée des objets ou des espaces de vie, c’est forcément pour une bonne raison. Je me pose donc constamment les mêmes questions. Je cherche à savoir comment je peux changer le monde pour qu’il aille dans une direction que je pense juste et cohérente. Comment je peux aider les gens à envisager les objets de manière plus durable. Comment je vais m’y prendre pour réaliser des projets en parfaite adéquation avec leur environnement ou qui traduisent le mieux possible mon amour du monde. Parfois, les réponses peuvent venir de l’extérieur, mais ce qui prime, ce sont ces questions, qui me suivent depuis le début de ma carrière, il y a 25 ans."

Certaines de vos pièces iconiques sont exposées dans des musées, à New York, Paris ou Amsterdam. Quel regard portez- vous sur le design lorsqu’il rejoint une collection muséale ? Cela signifie-t-il qu’il entre – et par extension, vous aussi – dans l’Histoire ?

"Au début, je ne voyais pas trop l’intérêt de voir mes créations exposées dans un musée. Ce qui m’importait le plus, c’était qu’elles soient en contact direct avec les gens. Puis, un jour, à Houston, j’ai découvert des prototypes que j’avais réalisés bien plus tôt dans ma carrière. Le fait de découvrir ces objets non finis – et donc imparfaits – dans le cadre d’un musée m’a profondément touché, je l’avoue. La valeur que vous donnez à un objet n’est pas liée à l’objet en tant que tel, mais bien à son entourage, à ce qu’il devient à votre contact et à celui des gens que vous aimez. Une simple fourchette n’est intéressante que si ce qu’elle incarne a de la valeur à vos yeux. Alors si, dans un contexte muséal, au contact des autres objets, c’est le cas, je veux bien y être."

En images, voici quelques-unes de ses créations :

marcelwanders.com – louivuitton.com – moooi.com – laufen.be

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