
« Il fut un temps où la chirurgie esthétique se murmurait à voix basse. Aujourd’hui, elle se poste en story ». C’est l’impression qu’on a depuis quelques années en scrollant sur les réseaux sociaux – et en s’intéressant à quelques téléréalités. C’est aussi un constat sur la société dressé par les spécialistes, comme la docteure en sociologie Audrey Van Ouytsel. Déculpabiliser le recours à la chirurgie ou médecine esthétique, rendre « commun », presque anodin, l’acte de modification – d’aucuns diront amélioration – de son corps, ou de rajeunissement – voire de transformation – de son visage : depuis une décennie, les regards ont changé. Parce qu’il y a un peu plus de dix ans, un idéal physique s’est imposé ; il portait le nom de Kim Kardashian. La déesse contemporaine se veut depuis voluptueuse, de dos comme de face, mais à la taille très gainée, les lèvres sensuelles mais pas débordantes, et le regard de biche mais pas figé. Un canon devenu code de beauté qui n’est pas qu’un cadeau de dame Nature…
Perfection instagrammée
Les sœurs Kardashian/Jenner seraient-elles dès lors les meilleures expressions d’une chirurgie esthétique réussie ? La perfection plastique se trouverait-elle au bout du bistouri ? « Kim et ses sœurs ont contribué à transformer la retouche physique en un geste banal », expose la sociologue. Loin du secret des stars hollywoodiennes d’autrefois, leurs corps transformés se donnent en spectacle, calibrés pour les réseaux sociaux. Le message est clair : changer n’est plus un tabou, mais un signe de pouvoir ». Les cinq « K » Kardashian et toutes celles qui ont embarqué dans leur sillage ont bel et bien changé la donne : « la chirurgie esthétique est devenue une norme ».
Parce que, et c’est là où le changement de mentalité a réellement opéré, ni Kim ni ses sœurs (dont Kylie Jenner, 28 ans aujourd’hui et plus jeune « self-made » milliardaire de l’histoire) ni sa mère, n’ont jamais nié avoir demandé un petit coup de pouce à monsieur Piquouse et madame Bistouri. Mieux, elles ont détaillé sans fard leurs interventions. Chirurgie du nez, laser pour la racine des cheveux et raffermir la peau, Botox et collagène sous le menton pour Khloé, implants mammaires pour Kylie, « soin du visage du vampire » soit la technique du PRP – devenu depuis viral –, injections en tous genres (dont celui de sperme de saumon) et laser pour maintenir sa taille de guêpe pour Kim… Mais jamais, a-t-elle clamé en brandissant un scanner complet de son corps, d’intervention invasive. Pas d’implant donc au niveau d’un fessier qui serait naturellement bien rebondi… Ce qui n’a pas empêché une ruée dans le monde vers les (dangereuses) opérations de BBL, soit le Brazilian But Lift.

Gonfler pour mieux réduire
Rien à cacher donc et, au contraire, tout à montrer ? Le discours du chef du service de chirurgie plastique des Cliniques de l’Europe à Bruxelles et ancien président de la RBSPS (Société Royale Belge de Chirurgie Plastique Reconstructrice et Esthétique), Pascal Castus, est un peu plus nuancé. « Je ne pense pas que les patientes affichent le fait d’avoir eu recours à la chirurgie esthétique, en Belgique on aime rester discret, mais elles en parlent plus facilement qu’avant, c’est un fait. Parce qu’aujourd’hui, cela fait aussi partie de leur prise en charge personnelle, de leur bien-être. Et si on fait tout pour que le résultat reste naturel, ça ne se remarque pas ou peu ».
Le coup de bistouri et le poids de l’injection seraient donc devenus plus légers, en tout cas selon la vision du docteur Castus. « C’était en effet beaucoup plus voyant il y a 20 ou 30 ans, avec des résultats plus stigmatisants qui ont fait la mauvaise presse de la chirurgie esthétique… Aujourd’hui, un autre volet se développe très fort : la médecine régénérative, comme les techniques ou l’on utilise du PRP (où on injecte son propre plasma au patient et prisée par Kim K, donc, NDLR), qui permet d’améliorer la qualité de la peau, de lui donner plus de vitalité. Le résultat est moins spectaculaire car moins immédiat que les traitements traditionnels, mais plus pérenne et toujours bienveillant. Mais pour ça, il faut accepter que ce soit plus progressif ».

Les goûts, et la norme, en matière de chirurgie esthétique ont aussi évolué. Et ce, pour plusieurs raisons, continue le chef de service. « Il y a d’abord les techniques, que l’on maîtrise beaucoup mieux, et qui varient selon le chirurgien et le pays. En Belgique, on est davantage dans une chirurgie esthétique qui prône le respect de la personne et son accompagnement pour rester jeune et énergique. C’est vrai pour les femmes et ça l’est de plus en plus pour les hommes aussi. Même s’il y aura toujours des phénomènes de mode… On constate par exemple aujourd’hui un certain nombre de patientes qui souhaitent enlever leurs implants et réduire le volume de leurs seins ».
Gare à tes fesses !
Et on en revient donc à une autre augmentation, celle du fessier. « Cela peut malheureusement devenir caricatural, alors que, bien faite ce type de chirurgie peut s’apparenter à de l’art. Mais quand vous observez ce phénomène de mode sur les réseaux sociaux, les fesses sont souvent trop volumineuses et la taille trop fine. Il faut penser au long court quand on fait ce type de chirurgie et intégrer le fait que, chirurgie ou pas, le corps va évoluer avec le temps, du poids… À une époque, c’était la mode des abdos sculptés dans la graisse abdominale. Mais ce type de chirurgie ne fait pas effet éternellement et est déformante au long cours ». Gaffe à l’acte posé : le patient passé sur le billard de l’esthétisme est en quelque sorte condamné à perpétuité.

Mon corps, mon investissement
Mais plutôt qu’une condamnation, d’aucuns préfèrent voir le recours à la chirurgie esthétique et à la poursuite de cette « meilleure version de soi-même » comme une libération. « Parce que le corps n’est plus seulement un espace intime, mais un capital à entretenir, un produit à gérer, un devoir à accomplir, analyse la sociologue. Le discours de certaines femmes s’en imprègne aussi fortement. Elles évoquent la chirurgie esthétique comme une forme de féminisme et de libération de la femme qui investit dans son corps. Dans une culture où tout se mesure à la performance, la beauté s’est fait compétence : on s’entretient, on s’optimise ». Sois belle et exprime-toi, en somme. Et c’est (presque) donné à tout le monde. Car si la perception de la chirurgie esthétique a changé ces dernières années, c’est aussi parce que l’acte s’est démocratisé. En apparence…
« Oui, la chirurgie esthétique est beaucoup moins taboue qu’avant. Les patients sont plus prompts à dépenser de l’argent qu’avant et pas forcément parce que les prix, chez nous, sont plus démocratiques. Le changement de perception est également dû au boom de la médecine esthétique (soit les injections de botox, d’acide hyaluronique qui représentaient en 2023 en Belgique 126.630 interventions contre 96.782 opérations d’esthétique chirurgicale, NDLR) qui donne la possibilité de changer son aspect physique sans intervention chirurgicale, même si les résultats sont moindres qu’avec un lifting du visage par exemple », continue le chirurgien plastique.
Pression esthétique
Mais derrière le bistouri, ce serait une autre forme d’inégalité qui se cacherait. « Car si tout le monde peut désormais ‘s’améliorer’, la pression esthétique, elle, ne se répartit pas équitablement. La retouche n’est plus un luxe, mais presque une attente implicite : il faut être ‘naturelle, mais soignée’, ‘soi-même, mais corrigée’. Ce qui se présentait comme une liberté de disposer de son corps devient parfois une injonction à se conformer », analyse Audrey Van Ouytsel. La beauté comme un passeport social, un cachet prouvant l’appartenance à une classe, un groupe.

Le recours à l’acte chirurgical esthétique s’est décomplexé et il a aussi séduit une autre tranche de la population. Il y a une dizaine d’années, le docteur Castus recevait des patientes quinquagénaires, en proie à un visage « qui se relâchait » impudemment. Aujourd’hui, la quête du « beau corps sans effort » gagne les plus jeunes. La faute à qui, à quoi (on vous le donne en mille) ? Aux réseaux sociaux. Augmentation mammaire ou des fessiers, liposuccion… « Ils sont de plus en plus jeunes à vouloir changer leur apparence pour cloner des images souvent fausses véhiculées sur les réseaux. Une patiente de 17 ans qui veut déjà modifier son visage et se faire injecter dans les lèvres, ce n’est pas raisonnable : à ce rythme 30 ans plus tard, après des années d’injections, ce sera un massacre ! Et des chirurgies ou des injections effectuées sur un visage jeune peuvent être à double tranchant : comme on ne sait plus donner d’âge à la personne, parfois ça la vieillit, paradoxalement ».
On revient donc à notre interrogation initiale : la perfection plastique existe-t-elle ? Et qu’est-ce qu’une chirurgie esthétique réussie ? Réponse, loin des normes et des modes, du docteur Castus : « C’est quand la patiente se reconnaît dans la meilleure version d’elle-même. Et que cela ne correspond pas à des changements radicaux de son apparence ». Ou l’art d’être soi en version augmentée, pour afficher son corps comme un étendard.
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