
Certains (les bons élèves…) appellent ça « savoir anticiper » ou « être bien organisé » (on les cite). Pour tous les autres, cela s’apparente simplement à une tâche, lourde, supplémentaire à effectuer à une période propice, au contraire, à davantage d’insouciance. « Vous avez réservé ? Ah non, toutes les tables en terrasse sont déjà prises » ; « Désolé, le site d’accès à ces Calanques (de Sugiton) n’est accessible que sur inscription préalable » ; « Il ne nous reste plus aucun parasol sur cette plage, mais regardez sur notre site (et pas « en live » d’humain à humain évidemment) pour la fin de la semaine… » ; « Non, c’est impossible de changer votre heure de retour sur ce bateau, il y a trop de monde » ; ou encore – celui qui fait peut-être le plus de mal à notre décontraction, défiant notre patience : « Vous ne vous êtes pas inscrit en ligne pour obtenir un créneau ? Désolé, vous avez fait la file pour rien ». Le tout, à chaque fois, sur un ton ferme qui ne laisse place à aucune négociation. Alors, à quand cette déconvenue (ne rigolez pas, cela pourrait arriver dans vos cauchemars) : « ici, c’est la file pour prendre les tickets pour la traversée (voire pour commander une glace à l’italienne à une heure de grosse affluence en bord de mer…), mais vous ne pouvez en acheter que si vous avez déjà un numéro dans la file d’attente mise en place en ligne » ? À peu de chose près, ce serait comme dégoter une place de concert pour Céline Dion à Paris.
Alors, soit on persévère et on gaspille beaucoup d’énergie pour aller au bout de son idée, soit on fait demi-tour et on perd tout autant d’énergie à trouver un plan B. Ce n’est pas vraiment l’idée qu’on se faisait des vacances… Encore moins sous l’injonction du « prendre du temps pour soi, pour décompresser ». Pour la décontraction, on repassera donc. Ou on apprendra de ses erreurs pour l’été prochain. En attendant, trop de déconvenues fait de l’été le meurtrier de nos envies et de notre spontanéité. Mais quand cette période tant attendue, annonciatrice de découverte d’ailleurs, est-elle devenue un autre moment « prise de tête » de l’année, presque redouté ?
On ne va pas faire mystère de la réponse : quand les sites naturels visités, les restaurants testés et les transats de plage convoités ont commencé à être soumis au régime des réservations. Une conséquence de la pandémie où tout était organisé pour éviter les rassemblements. C’était plus ou moins ordonné, on avait appris, bon gré mal gré, à être prévoyant. Et cela a aussi des répercussions positives, notamment pour éviter la surfréquentation de sites naturels classés. Dès lors, pourquoi pas surfer sur cette vague de « suranticipation » ? Au diable l’improvisation. Bienvenue dans une société où tout est calculé, chronométré et où partir en vacances « l’esprit léger », comme le veut l’expression consacrée, ne vaut que pour ceux qui ne sont pas déjà arrivés à saturation.

Alerte à l’anticipation
« Nos sociétés sont devenues plus rationnelles, plus organisées… », nous rappelait la docteure en sociologie Audrey Van Ouytsel. « Et partir en vacances, paradoxalement, en quête de bien-être, peut devenir une nouvelle source de pression. Les vacances s’organisent parfois comme un véritable projet de gestion. Elles ne signifient pas toujours la fin des responsabilités. Elles peuvent même déplacer le travail plutôt que le suspendre ». Et dire qu’avant, notre principale anticipation de la période estivale consistait à trouver la bonne période, soit la moins coûteuse, partir à moindre coût…
Aujourd’hui, on ne se projette pas en mai vers les deux semaines qu’on passera le long de la Méditerranée en août. Non. On a des sueurs froides à l’idée de ne plus trouver d’hôtel « abordable » ni de planche de paddle à louer sur le spot de la côte. Pis, on se demande déjà si ce petit boui-boui, notre QG estival, nous acceptera encore comme ça un soir, sur un coup de tête, un petit élan de spontanéité, comme à la belle époque, il y a quelques années à peine, ou s’il nous faudra manger pour le souper (ou dîner) les restes de la baguette du matin ? Qu’on le veuille ou pas, notre époque n’aime pas l’impro. Il suffit de voir pulluler tous ces comptes sur les réseaux sociaux vantant « les bons plans » pour avoir accès plus facilement à tous les spots convoités et les alertes « file d’attente » qu’on nous propose quand, dans un éclair de prévoyance, on décide cette fois-là d’anticiper. Partir en vacances pour se vider la tête, oui. Mais à condition de soit l’avoir trop remplie avant le départ, soit de n’attendre absolument rien de la destination qu’on avait pourtant minutieusement choisie, au risque d’être déçu voire frustré une fois sur place.
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