Comment expliquer le grand retour des bistrots de quartier - Le Charivari, nouvelle adresse saint-gilloise qui s’inscrit dans cet esprit. - Camille Vernin

Comment expliquer le grand retour des bistrots de quartier

Le bistrot est mort, vive le bistrot ! À Bruxelles, l’âme du zinc retrouve la cote. Mais qu’est-ce que ce grand comeback dit-il des attentes actuelles ?
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Lena Ramzani

Un vieux rideau rouge, un comptoir en zinc, un verre de Pastis et un plat du jour griffonné à la main. Voilà le décor qui fait rêver aujourd’hui. Un peu partout en Belgique, comme à Paris, les bistrots de quartier font leur grand retour. Pas ceux reliftés à grands coups de déco scandinave ou emballés dans un storytelling léché. Non, ceux qui revendiquent une authenticité brute, un esprit de comptoir, un accueil franc du collier, et surtout, cette chaleur réconfortante qui donne envie de s’attarder. De s’installer. Pour de bon.

Découvrez en vidéo Charivari, l’un de ces restaurants qui fait renaître le bistrot de quartier à Saint-Gilles :

Le bistrot, nouveau refuge émotionnel ?

Ce retour du bistrot s’inscrit dans un mouvement plus large de rejet des concepts trop léchés, de la cuisine «instagrammable» mais peu lisible, et des lieux aseptisés qui ne vibrent plus. Dans un contexte d’inflation, de crises géopolitiques et d’angoisses diffuses, les bistrots apparaissent comme les nouveaux cocons anti-morosité. Des lieux où l’on ne vient pas pour « vivre une expérience » mais pour manger, trinquer, échanger. Sans chichis.

À Bruxelles, des adresses au goût d’autrefois

Le phénomène n’épargne pas la capitale belge. Le Supra Bailli, dans le quartier du Châtelain, fait partie des repaires bien installés où l’on sirote des demis à l’heure de l’apéro sans regarder l’heure. L’endroit attire une clientèle jeune, éclectique, amoureuse de cette atmosphère surannée et surtout des 50 de pils qui ne connaissent pas l’inflation.

Côté nouvelles adresses, on citera l’ex-Le Chat Pitre, rebaptisé Soif, de ces noms monosyllabes branchouilles que l’on voit fleurir comme Bol Grain ou Flaque. Une adresse qui propose des happy hour 7 jours sur 7 de 15h à 21h, qui recycle les codes du troquet sans prétention, mais désormais fréquenté par une faune plus créative et branchée. Charivari, l’ex-Six coins bar, s’inscrit dans la même veine : assiettes simples mais bien exécutées, ambiance sans prétention. En revanche, les tarifs, eux, ont quitté l’époque des cafés ouvriers : le verre de vin grimpe allègrement à 7-8 €, et le plat à plus de 20 €. Le charme a un prix.

Preuve de la fascination des Belges pour ces bruin cafés d’antan, Au Daringman, institution bruxelloise de la rue de Flandre, a été repris et rebaptisé Au Derby. Ses nouveaux propriétaires l’ont laissé dans son jus, pour qu’il reste « un lieu de rencontre pour tous les Bruxellois ». Même revival pour Le Chapeau Blanc à Anderlecht, repris par 16 irréductibles du quartier pour perpétuer cette brasserie typique. Le mercredi, on vient y manger un bolo à la Belge pour 13€ à peine.

Le piège de l’exonostalgie

L’idée ici est de continuer à rendre ces lieux accessible à tous. Là où le bât blesse, c’est qu’il n’en est pas ainsi pour toutes ces adresses. Car si le bistrot de quartier revient en force, il le fait le plus souvent dans une version réinterprétée, plus chic, plus « safe »… plus chère. On emprunte les codes du populaire — les nappes à carreaux, le flipper au fond, le steak-purée, la Suze à l’apéro — mais on les transpose dans un décor pensé par des architectes d’intérieur, avec une playlist Spotify calibrée et une addition qui cible davantage les jeunes cadres que les anciens habitués du PMU.

Certains parlent même d’une forme d’appropriation culturelle de la classe populaire : une sorte de pastiche assumé des bistrots des années 70, de leurs odeurs de tabac froid et de tiercé, mais vidés de leur réalité sociale. Le phénomène porte un nom : l’exonostalgie, cette nostalgie d’un passé qu’on n’a jamais vraiment vécu, mais qu’on fantasme.

Ce retour n’est pas sans ambiguïté. Il dit quelque chose de notre époque : le besoin de repères, de simplicité, d’un «chez-soi ailleurs». « Dans l’imaginaire, les PMU évoquent une époque un peu floue, dans les années 1970-1980, où on avait l’impression que tout allait beaucoup mieux, où l’on avait un rapport moins sophistiqué à la nourriture, où il n’y avait pas de dress code, pas de réservations », expliquait Paul-Henry Bizon, auteur de « PMU, les 100 bars qui font la France » au Monde.

Mais quand des bars autrefois fréquentés par des retraités, des chauffeurs de taxi ou des jardiniers deviennent les décors de soirées branchées, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’un énième recyclage bourgeois de la culture populaire. Lorsque l’accessibilité n’est plus vraiment au cœur du projet, ces bastions de mixité sociale se transforment juste en décors vintage à usage privé.

Un jeu d’équilibre

Pour autant, tout n’est pas à jeter dans cette relecture contemporaine du bistrot. Certains y voient une manière honnête de prolonger l’histoire, de faire revivre des lieux en perdition, de réinjecter du lien social dans des quartiers en mutation. Ce sont des lieux qui rejettent le snobisme, où le menu tient en quatre mots et où l’on peut crier fort sans se faire regarder de travers. Un peu beauf, un peu brut, mais profondément vivant.

Oui, la frontière est fine entre hommage et récupération. Reste à espérer que celles et ceux qui surfent aujourd’hui sur le charme des vieux bistrots n’oublient pas ce qui en faisait l’essence : l’inclusivité, la mixité, et l’accueil sans chichis. Car au fond, le vrai bistrot de quartier n’est pas une esthétique. C’est une manière d’ouvrir ses portes. À tous.

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