
Regard fixe, sans expression, sourcils plats, parfois la tête légèrement penchée sur le côté à la Wednesday Addams. Aucune réponse. Juste un silence gênant. Bienvenue dans l’univers du « Gen Z stare », cette expression faciale devenue virale sur TikTok qui hérisse le poil des milléniaux et sert d’auto-défense générationnelle aux 13-28 ans. Quid de ce nouveau clash intergénérationnel ?
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Le regard qui tue
C’est une scène que vous avez peut-être déjà vécue. Vous posez une question banale à une jeune vendeuse du style « Vous avez cette paire en 39 ? ». Silence. Elle vous fixe, regard vide, lèvres closes. Malaise. Le « Gen Z stare », c’est en fait une réponse absente à une remarque jugée absurde, mal formulée ou juste inintéressante. Le phénomène s’observe aussi bien dans les files de fast-food que dans les réunions Zoom de stagiaires, et son existence est maintenant validée par des milliers de vidéos sous le hashtag #GenZStare.
Génération écran
Pour certains experts, ce regard absent serait directement lié au contexte dans lequel a grandi cette génération. Entre confinement, cours à distance, TikTok et commandes Uber Eats, les interactions humaines ont été réduites à des échanges par écran interposé. Résultat : un déficit d’entraînement à la communication en face-à-face, qui se traduit aujourd’hui par un mutisme ou une absence de codes corporels.
Tara Well, professeure à Barnard College, va plus loin dans son interview pour Vox : selon elle, ce regard pourrait aussi être lié à une forme d’« auto-objectification », soit le fait de percevoir les autres comme des images plutôt que des individus, à force de scroller des visages sur des écrans. Quand votre sociabilité s’est construite dans un flux infini de contenus, difficile de savoir comment réagir à une vraie personne en chair et en os.
Rien de neuf
Un procès infondé selon la Gen Z. Nombre d’entre eux affirment n’avoir jamais vu ce regard chez leurs potes, voire n’en avoir eu connaissance qu’à travers TikTok. D’autres reconnaissent que ce regard est une réponse ironique à des remarques jugées « à côté de la plaque ». Une manière de répondre sans mots à une question jugée inutile.
Le débat ressemble finalement à un énième remake. Dans les années 50 déjà, les adultes se plaignaient des ados impassibles. Dans les films de John Hughes des années 80, les regards blasés des jeunes face aux adultes sont omniprésents. Rien de nouveau sous le soleil donc, si ce n’est que les complaintes des boomers et millennials se déroulent désormais dans les threads Twitter, les reels Instagram et les vidéos TikTok.
Le malaise que provoque ce regard n’est peut-être pas tant une affaire de génération qu’un reflet de nos propres insécurités sociales. Le professeur Michael Poulin (Université de Buffalo) rappelle ainsi à Vox que le « Gen Z stare » est souvent interprété comme une forme de rejet social, soit l’une des pires douleurs humaines. Ce n’est donc pas tant le silence qui dérange, mais l’impression d’être jugé ou ignoré.
À qui la faute ?
Derrière le débat, c’est aussi toute une conception de la communication qui s’affronte. Les millennials ont appris à sourire, à ponctuer leurs phrases de « super ! » et de petits rires pour combler les blancs, surtout aux US. Les Zoomers, eux, valorisent davantage l’authenticité, quitte à paraître froids ou désengagés. Pour eux, inutile de faire semblant.
Et si, finalement, ce regard vide était moins le signe d’un manque d’éducation que le symptôme d’une société qui n’a pas su offrir aux jeunes d’interactions assez riches ? Une société où l’on scroll désormais plus qu’on ne se regarde, où l’on débat plus vite qu’on ne discute. Ce phénomène en dit finalement plus sur nos codes sociaux et sur le regard que la société pose sur sa jeunesse que sur la Gen Z elle-même. Ou comme le rappelle la spécialiste Jennifer Grygiel à NPR : « s’ils sentent qu’on les engage vraiment, ils répondront. Sinon, pourquoi faire semblant ? ».
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