En forêt ou dans un château : ces restaurants nouvelle génération où l’on ne vient pas que manger - Les restaurants doivent désormais raconter une histoire, le plaisir est dans l’assiette... et en dehors. - Anissa Hezzaz

En forêt ou dans un château : ces restaurants nouvelle génération où l’on ne vient pas que manger

Longtemps, le restaurant a été un point de chute. Un endroit où l’on venait manger, point final. Puis sont arrivées la crise sanitaire, l’explosion des coûts, la raréfaction du temps libre — et une clientèle devenue plus exigeante, plus informée, plus sélective. Résultat : sortir dîner doit désormais valoir le déplacement.
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Romain Moriceau

Ailleurs en Europe et dans les grandes capitales mondiales, ce virage est déjà bien amorcé. À New York, The Well associe restauration, yoga et soins holistiques. À Londres, Farmacy a fait du “clean eating” une expérience lifestyle complète. À Copenhague, Gro Spiseri installe la table… sur un toit agricole. Partout, la même idée : le restaurant n’est plus une fin, mais un maillon d’une expérience plus large. Contraints de se réinventer pour survivre, certains acteurs ont pris le parti de l’hybridation. Et les résultats sont là.

En vidéo, on décrypte le kéfir, une boisson fermentée présentée comme un allié santé :

À Paris, cette mutation a trouvé un porte-voix très visible : le collectif Uchronia. C’est le studio qui signe les concepts les plus forts de Paris depuis cinq ans : les burgers à succès Dumbo, la boulangerie Mamiche ou encore les cafés Shin du médiatique chef Julien Sebbag. Leur signature ? Concevoir des restaurants comme des univers narratifs, où le décor, la circulation et la scénographie racontent une histoire aussi forte que le menu. Couleurs franches, références artistiques, identité assumée : le lieu devient destination.

Selon les tendances récemment mises en avant par les observateurs du secteur, une chose est claire : les restaurants deviennent de plus en plus « slasheurs ». Autrement dit, des lieux à usages multiples, où la nourriture n’est plus qu’un prétexte — ou plutôt une porte d’entrée — vers une expérience lifestyle plus globale. On n’y vient plus seulement pour manger, mais pour vivre quelque chose, parfois pendant plusieurs heures. Le repas devient un moment parmi d’autres dans une programmation quasi continue, pensée pour capter différents publics à différents moments de la journée.

Dans d’autres villes européennes, l’hybridation va encore plus loin. On voit émerger des restaurants où l’on peut aussi se faire coiffer, acheter des objets, assister à des événements ou prendre soin de soi. La table s’inscrit alors dans un écosystème de services, pensé comme une extension naturelle des modes de vie urbains contemporains.

Le restaurant comme hub de vie

Cette vision a largement dépassé les frontières françaises. En Belgique, si l’approche est souvent plus feutrée et encore timide, la logique est la même : penser le restaurant comme un concept global, capable de créer une mémoire émotionnelle.

L’exemple le plus emblématique reste le Mix à Bruxelles. Ici, le restaurant n’est qu’une brique d’un ensemble plus vaste : hôtel, coworking, salle de sport, spa, événements. On y mange avant ou après une séance de sport, entre deux réunions, ou sans même quitter le bâtiment de la journée. Un modèle inspiré des grandes métropoles, à commencer par New York qui répond à une réalité économique simple : multiplier les usages pour sécuriser les revenus, tout en offrant une expérience cohérente et lisible.

Cette logique du restaurant “slasheur” s’impose, parfois là où on ne l’attendait pas. La Galerie Bortier, récemment réinvestie, en est un exemple frappant. Longtemps temple discret des bouquinistes, elle est devenue un lieu de vie à part entière, où librairies, éditeurs indépendants, tables gourmandes et cafés dialoguent sous une même verrière.

On y vient autant pour feuilleter un livre que pour déjeuner, boire un verre ou simplement flâner. La nourriture n’y est pas un produit d’appel isolé, mais un élément parmi d’autres d’une expérience culturelle globale, pensée pour encourager la déambulation et le temps long. Un modèle hybride, à la croisée du food, du retail et de la culture, qui répond parfaitement aux nouvelles attentes urbaines. Ici encore, on ne vient pas “juste manger”, mais habiter un lieu, même brièvement.

Pensé comme un espace dédié à l’artisanat contemporain, Craft situé à Ixelles, accueille quant à lui ateliers, workshops et événements — avec, en filigrane, une offre food qui accompagne l’expérience plutôt qu’elle ne la domine. On peut y suivre un cours de céramique, découvrir un savoir-faire, participer à un moment collectif… puis s’attabler. Ici, la restauration joue un rôle de liant social : elle prolonge la discussion, favorise la rencontre, ancre le lieu dans le temps long.

Manger pour respirer

En forêt ou dans un château : ces restaurants nouvelle génération où l’on ne vient pas que manger - D.R - Anissa Hezzaz
D.R

À l’opposé du grand hub urbain, le Forest Café à Rhode Saint Genèse illustre une autre facette du restaurant hybride. Niché en lisière de la forêt de Soigne, le lieu mise sur la nature comme fil conducteur. Bois brut, grandes ouvertures, rythme ralenti : ici, le bien-être passe par le cadre autant que par l’assiette.

Pas de tapis de yoga ni de cours programmés, mais une promesse limpide : offrir une parenthèse. Forest Café fonctionne comme un “troisième lieu” — ni maison, ni bureau — où l’on peut déjeuner, télétravailler, et bientôt prolonger le moment autour d’un café ou d’un matcha, puisque le lieu s’apprête à accueillir un coin tea room.

Mais l’hybridation va plus loin. En plus de son restaurant, Forest Café abrite toute une constellation de praticiens axés sur le bien-être : reiki, massages ayurvédiques, watsu… jusqu’à un dôme dédié aux soins aquatiques, où l’on vient littéralement se laisser flotter. Une approche globale, presque invisible, qui transforme le repas en porte d’entrée vers une expérience plus large de déconnexion.

Quand l’assiette prolonge le bien-être

Certains projets poussent la logique encore plus loin. Chez Ayuryoga Wellnesshotel à Wortegem-Petegem, la restauration est indissociable du yoga, des soins ayurvédiques et de l’hébergement. On mange pour se faire du bien, dans une approche quasi thérapeutique.

Même esprit chez Indrani Lodge, où les cours de yoga se prolongent naturellement autour d’une table saine et conviviale. Mais réduire le lieu à un simple “yoga & lunch” serait passer à côté de l’essentiel. Indrani Lodge fonctionne comme un micro-domaine du bien-être, pensé pour que l’on puisse tout faire — et surtout rester. Dormir sur place, déjeuner ou bruncher le dimanche, nager, profiter du sauna, s’offrir un massage, suivre un cours de yoga, puis dîner : l’expérience est volontairement décloisonnée. Le restaurant devient un point d’ancrage, mais jamais une finalité. On entre par l’assiette, on reste pour l’ensemble.

Un modèle qui fait écho à d’autres projets belges, comme le Domaine des Terres du Val. À Wanze, le restaurant Pollen joue lui aussi le rôle de porte d’entrée vers un lieu beaucoup plus vaste. Derrière la table, un domaine à explorer : hébergements, espaces de détente, wellness… et même un parcours de golf 18 trous, seul en Wallonie à afficher le label environnemental GEO.

En forêt ou dans un château : ces restaurants nouvelle génération où l’on ne vient pas que manger - Anissa Hezzaz

Dans ces lieux, la restauration n’est plus pensée comme un acte isolé, mais comme un déclencheur d’expérience. On peut passer de la boulangerie au spa, du déjeuner au soin, du sport à la table, sans jamais quitter le même univers. Une manière très contemporaine de répondre à une attente devenue centrale : ne plus choisir entre manger, se détendre ou s’évader — mais tout faire, au même endroit.

Le luxe de l’expérience totale

Certains misent sur le patrimoine pour créer l’hybridation. Le château de Mylord ne se contente pas d’être un restaurant gastronomique : c’est un hôtel, un jardin, un décor hors du temps. Ici, on ne réserve pas une table, mais une échappée complète, presque une mise à distance du quotidien.

Dans un contexte où sortir doit être exceptionnel pour justifier le déplacement — et l’investissement — ce type de lieu répond parfaitement aux attentes d’un public en quête de sens et d’unicité. Une philosophie que le chef Martin Simonart pousse jusque dans l’assiette. À la tête des cuisines, il a choisi de réinterpréter une tradition gastronomique bien établie en la faisant évoluer vers une approche résolument contemporaine, largement tournée vers le végétal.

Le geste est d’autant plus cohérent qu’il s’accompagne d’une innovation encore rare dans la haute gastronomie : un accord sans alcool, entièrement imaginé et réalisé en interne. Ici, pas de simple jus ou de kombucha plaqué sur le menu, mais de véritables créations liquides, pensées comme des plats à part entière. Tantôt une infusion et un espuma de romarin, tantôt un granité d’huîtres accompagné d’une infusion menthe-verveine.

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