Le benji, le sport extrême à tester pour une bonne dose d'adrénaline

Poursuivie par son mari violent, une femme grimpe dans un banian et saute dans le vide. L’homme la suit, et s’écrase. Elle survit : elle s’était attaché les chevilles à l’arbre avec une liane. Cette histoire, qui s’est déroulée il y a 2000 ans dans une petite île de l’archipel du Vanuatu, a donné naissance à l’activité sportive la plus extrême : le benji ou là-bas, le Saut du Gol. Le but ? Se faire peur !

PAR BÉATRICE DEMOL. PHOTOS MOVI PRESS/EEMAN. |

Rite de passage (à l’âge adulte ou à un nouveau rôle social) et cérémonie de fertilisation du sol au moment de récolter l’igname, le Saut du Gol (Nanggol en bichlamar, une des 120 langues du Vanuatu) est aujourd’hui réservé aux hommes. Les femmes, qui assistent aux exploits en dansant et sifflant, expliquent qu’ils lavent ainsi leur honte et manifestent leur fierté, parfois mal placée ! Elles, qui ont sauté pendant des centaines d’années, perpétuant la légende de leur ancêtre téméraire, encouragent tout de même la tradition. Elles ont cousu un nouveau pagne en fibres végétales et portent un maquillage pour l’occasion. Elles sont contentes que cela génère quelques revenus pour le village, maintenant que les sauts ne se résument plus à un seul par an.

Désormais, deux sites sont ouverts aux touristes (et quelques sauts supplémentaires sont organisés en mai et juin), mais les voyageurs sont rares au Vanuatu. Une fois dans l’archipel, il faut prendre un petit avion pour se rendre sur l’île de Pentecôte, où des guides-villageois vous aident à traverser une jungle dense pour rejoindre le théâtre d’une des traditions séculaires les plus spectaculaires au monde.

La "corde tabou"

Sur place, les jeunes, qui vont bientôt déclarer leur indépendance, leur fougue et leur nouveau statut d’adulte, s’activent. Consolidation de la structure de 25 mètres de haut érigée avec des troncs et des branches, emballage de l’extrémité des lianes pour éviter qu’elles meurtrissent trop les chevilles, aménagement du sol, que le sauteur doit frôler mais sur lequel il ne peut pas s’écraser. Attention, ne touche pas l’échafaudage ! Ce serait un appel au mauvais sort... me lance l’un d’eux, Jules, alors qu’il commence à grimper sur le premier plateau, celui d’où les plus jeunes, de douze ou treize ans, vont s’élancer.

Jules a été choisi pour couper le premier arbre et sauter de la plus haute plate- forme. Comme tous, il est responsable de sa propre liane, le airi, la “corde tabou”, dont il a mis des semaines à travailler la fibre afin qu’elle ne soit pas trop sèche, ni trop courte ni trop longue, ni trop épaisse, ni trop fine ; un calcul qui tient compte de la hauteur du perchoir, de la taille et du poids du sauteur et de la pesée de la plate-forme. Comme tous, il a passé les nuits précédentes sur place, afin d’empêcher les sorciers de déposer un objet maléfique qui transformerait l’exploit en drame.

Conforter la puissance

Un premier ado saute et la foule exulte. Un second s’avance sur le tremplin, regarde le sol, recule, revient sous les encouragements puis s’enfuit. Les suivants, chaque fois sur une plate-forme de plus en plus haute, font le spectacle tandis que les indigènes entament des chants entrecoupés de cris. Nus, maquillés, affublés d’un étui pelvien, ils hurlent en direction des anciens, saluent, jettent une liane dans la foule, se font applaudir. La quatrième plate-forme s’écroule au moment du saut. Les cascadeurs d’un jour se relèvent tous et regagnent les rangs des danseurs-siffleurs, parfois en claudiquant. Jules clôture les démonstrations, du sommet de la tour, et effectue un formidable saut. Il est habitué. Je fais cela chaque année, cela me conforte dans ma puissance. Le chef du village remercie les quelques visiteurs pour leurs dons, qui iront à l’école. Le médecin traditionnel se félicite qu’il n’ait pas eu à intervenir. Les enfants disent “au revoir” en riant. Personne n’est invité à les suivre au village, où un grand lap-lap (ragoût de légumes, parfois agrémenté de poissons et viandes, emballé dans des feuilles de bananier et cuit sous la terre), mais surtout des rituels plus secrets doivent mettre un terme à la manifestation.

Adrénaline et dopamine

Mais pourquoi se jeter dans le vide, la tête la première, sans parachute, souvent sans espace adapté en cas d’accident ? Ce “sport” est le plus grand stimulateur d’adrénaline. C’est devenu une des épreuves favorites des enterrements de vie de jeunes filles et de garçons, un cadeau d’anniversaire presque banal, un classique des coffrets cadeaux. Les prisonniers au bout de la planche, dont le dos était titillé par le sabre des pirates jusqu’à tomber dans une eau infestée de requins, devaient exploser leur taux d’hormones du stress ! C’est la même chose. Les requins pour les uns, le vide pour les autres, qui témoignent ne pas sentir le filet de sécurité que constituent les élastiques enroulés autour des chevilles. Le trépas pour les premiers, le choc d’une vie pour les autres, qui doivent penser un peu à la mort lorsqu’ils se lancent en exécutant “Le saut de l’ange”. Les scientifiques associent la peur au plaisir et la dopamine à la prise de risque. Apprivoiser la mort en s’en approchant au plus près est un grand classique. Les rites d’initiation ne sont pas autre chose : prouver son indépendance et son existence. On comprend cette nécessité par les temps qui courent. De là à sauter...

Record belge

Quelques jours après notre voyage, en Belgique, Lambert Wéry se lance à son tour du haut de la tour qu’il a aménagée en promontoire dans la région de Liège. 165 fois d’affilée, en 24 h. La tour de 52 m est en béton, la liane est un câble élastique dont la longueur et la résistance ont été scrupuleusement étudiées et le sauteur est équipé d’un baudrier, de jambières et d’une corde de sécurité. Lambert a réalisé son premier saut, ado, depuis le sommet d’une grue. Il est aujourd’hui recordman du monde et s’amuse à effectuer des saltos pendant la chute. L’audacieux a ouvert le seul site permanent de benji du Benelux, près de Liège (la ville est jumelée avec la capitale Ni-vanuatu, Port-Vila). La pratique, en vogue au début du millénaire, connaît un regain d’intérêt. Les sites toujours plus majestueux — monuments, ponts, chutes d’eaux, barrages et même volcan — élus pour organiser l’activité attirent les amateurs.

Considéré par les uns comme un sport extrême, par d’autres comme une simple reproduction d’une chute libre pour se faire peur, le saut à l’élastique cherche aussi à se renouveler et propose des plongeons à deux ou trois ou des lâchés sur l’eau. Chez nous, l’expérience est possible à partir de 13 ans et après avoir normalement pris connaissance d’une très longue liste de contre-indications.

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