Les mots du monde d’après Gilles Dal : « décrypter »

2021… Ça y est! Je vis dans le fameux « monde d’après ». D’après quoi? D’après avant, j’imagine. Enfin, il faudrait que je demande. Mais je ne sais pas à qui. Tout est si confus.

Par Gilles Dal. Photo : DR |

Comment je sais que je vis dans le « monde d’après »? À certains signes qui ne trompent pas : en roulant à du 31 km/h en ville, je peux désormais être verbalisé pour excès de vitesse; l’idée d’organiser une fête chez moi ne me traverse pas plus que celle de me battre contre un grizzli; le concept même de bisou m’apparaît comme une coutume aussi étrange que l’écartèlement en place publique, et si j’éternue en présence d’autrui, le sort qui me sera réservé n’aura rien à envier à celui de Lee Harvey Oswald trois minutes après l’assassinat de Kennedy. Par ailleurs, je suis devenu aussi tactile et sensuel qu’un vieux châtelain anglais, et je ne suis même plus étonné que des gens se réunissent tous les quinze jours pour décider si, dans la quinzaine qui suit, je vais pouvoir, oui ou non, aller manger une glace, faire remplacer mes pneus ou m’acheter une nouvelle canne à pêche.

Tout change tout le temps depuis la nuit des temps, ce n’est pas un scoop : il y a trente ans, j’aurais pu fumer dans les restaurants, dans les avions, dans les hôpitaux; j’aurais même pu fumer chez mon oncologue thoracique. Il y a cinq cents ans, j’aurais regardé comme un fou un type qui m’aurait dit que la Terre était ronde, et il y a trois mille ans, j’aurais sans doute passé ma vie à honorer des dieux dont plus personne ne se souvient aujourd’hui.

C’est dire si le cerveau humain est flexible. Sauf qu’aujourd’hui, ça va vraiment très, très vite, et que plus grand monde ne comprend grand-chose à ce qui se passe. Le problème, ce n’est donc pas que le monde change : il a toujours changé. Ce n’est pas non plus que le monde soit complexe : il a toujours été complexe. Et ce n’est pas plus qu’il soit fou : il a toujours été fou. Le problème, c’est que les changements sont si rapides qu’on sent même les observateurs déboussolés, et que lorsque les malheureux se risquent à fixer quelques tendances lourdes à propos du monde tel qu’il va, ils font penser à de vieux contorsionnistes flapis dans un cirque en cessation de paiement, qui peinent à faire rentrer leurs grilles de lecture dans les standards nouveaux.

C’est pour ça que tout le monde dit tout le temps qu’il faut tout décrypter : ça rassure, parce que ça part de l’idée qu’il y aurait nécessairement une vérité cachée derrière l’enfumage. Ce qui nous promet une structure, une clarté qui nous manquent. Alors que bien souvent, dans l’enfumage, je vois moi, davantage une marque de perdition que de manipulation…

 

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