Le come-back des perles

Autrefois jugées désuètes, les perles, ressuscitées par une nouvelle génération de designers, n’ont jamais été aussi tendance. Décryptage d’un phénomène en expansion.

PAR CORA DELACROIX. PHOTOS D.R. ET BELGA IMAGE |

Stade de France, Paris, le 14 juillet 2018. Sous les cris de dizaines de milliers de fans en folie, Beyoncé et Jay-Z se tiennent droits, main dans la main, l’air déterminé. Sur les gigantesques écrans, on peut lire On the Run Tour II : le couple le plus puissant du show-biz donne le coup d’envoi de sa tournée planétaire. Cheveux au vent, Queen B prend le micro et commence à chanter Drunk in Love de sa voix puissante et magnifique. Nos yeux se rivent sur son look. La star est moulée dans un body immaculé enrichi de perles. Des centaines de perles blanches, des minuscules aux plus grandes, épousent parfaitement ses formes et semblent fixées sur sa peau. Le col rond fait office de rang. Signée Balmain, la pièce est à la hauteur de Queen B : splendide, lumineuse, majestueuse. Pas de doute : en quelques minutes, les petites sphères nacrées ont explosé leur taux de désir.

Réinventer les codes

Mais les perles n’ont pas attendu Beyoncé pour revenir sur le devant de la scène. Les petites boules blanches sont partout. Ce déferlement s’opère surtout à travers une nouvelle génération de designers en joaillerie. Parmi eux, Delfina Delettrez, Sophie Bille Brahe, Ana Khouri, Matthew Harris de Mateo Bijoux, Saskia Diez... Leur point commun ? Tous s’emparent des perles et les sortent de leur carcan traditionnel et BCBG. Mais pourquoi, soudain, sont-elles devenues extrêmement cool ?

"Les perles ont longtemps été enfermées dans un univers très codé socioculturellement", analyse Thomas Zylberman, du bureau de styles Carlin International. "Je dirais que la tendance a débuté avec les boucles d’oreilles rondes et asymétriques Tribales de Dior, à la fin de l’année 2013. Elles ont été adoptées par des célébrités comme Emma Watson ou Rihanna. Nous sommes dans une époque où l’on a envie de manipuler les codes, de les réinventer : ce qui était considéré comme ringard peut justement devenir hautement pop."

Pour la Franco-Algérienne Anissa Kermiche, qui a lancé sa marque éponyme en 2016, les perles sont "de loin la matière la plus féminine et la plus surprenante avec laquelle peuvent travailler les joailliers." Pour son pendentif Pauline Léon, baptisé ainsi en hommage à la figure féministe de la Révolution française, elle a fixé une perle blanche en guise de tête au-dessus d’un corps de femme doré. Bref, ludique et subversif. Par sa rondeur et sa brillance (le “lustre”), la perle est considérée comme particulièrement féminine et sensuelle.

C’est ce qui plaît à l’Américano-Japonaise Mizuki Nagasawa, une ancienne sculptrice qui a lancé sa marque à la fin des années 1990. "Les perles me passionnent. Peut-être est-ce enraison de leur matière organique, mais pour moi, les perles représentent une extension du corps féminin." Parmi les modèles de sa collection Sea of Beauty, on trouve un ras-de- cou en or paré d’une fine lignée de perles qui vient se nicher au creux de la poitrine.

Quant à la jeune britannique Olivia Smith, qui a lancé sa marque Olivia & Pearl en 2017, elle entend "réinventer une icône pour la nouvelle génération . Les lignes sont contemporaines, faciles à adopter, l’univers pop et coloré, et les prix abordables."

Méthode chirurgicale

Aujourd’hui, la majorité des perles en vente sur le marché sont celles dites “d’eau douce”. Elles sont produites en grandes quantités en Chine et offrent donc des prix attractifs. Mais l’histoire des perles de culture démarre à la fin du XIXe siècle. C’est le Japonais Kokichi Mikimoto qui révolutionna les perles. La méthode qu’il inventa est digne d’un acte chirurgical : l’homme introduit un corps étranger (le nucleus) contre lequel, en réaction, l’huître va sécréter plusieurs couches de carbonate de calcium. Cela donne naissance à la perle qui, dans son environnement naturel (la mer), devra être surveillée pendant trois à six ans.  Aujourd’hui, une perle sur 10 000 ressortirait ronde et parfaite “naturellement” (perle fine).

Au début du XXe siècle, lorsque la perle de culture n’était pas encore massivement répandue, les perles fines, rares et onéreuses, pouvaient valoir plus que les diamants. D’ailleurs, Coco Chanel ne sortait jamais sans ses perles et n’avait aucun mal à mélanger les vraies et les fausses.

Une parure royale

Avant de se démocratiser, les perles ont longtemps été associées à l’élite, à la royauté et à la pureté. "Dès la Renaissance, les perles témoignaient d’une certaine aisance sociale et du pouvoir qui va avec", analyse Christophe Vachaudez, historien de l’art. "On s’autorisait toutes les extravagances possibles. Par exemple, la reine Marguerite d’Italie possédait une collection impressionnante de colliers et de sautoirs en perles. On raconte que chaque année, elle en recevait un nouveau collier de la part du roi. Elle les cumulait et se retrouvait avec des cascades qui lui arrivaient jusqu’aux genoux."

Si la dimension classique et “de bonne famille” des perles perdure autant, c’est aussi en raison des Windsor. En effet, Lady Diana se parait souvent de sublimes chokers, ou ras-de-cou. Plus de vingt ans après sa disparition, le style de la princesse de Galles n’a d’ailleurs jamais été autant célébré sur les réseaux sociaux, notamment par les nombreux Millennials fans de la culture pop des années 1990.

Dans le prêt-à-porter

"Les perles ont beau représenter un des grands classiques de la joaillerie, elles font partie d’une catégorie en hausse sur notre site", explique Patti Greene, acheteuse joaillerie chez MatchesFashion.com. "Nous remarquons qu’elles inspirent également de plus en plus de créateurs de prêt-à-porter et d’accessoires. Comme Simone Rocha, dont les barrettes à glisser dans les cheveux sont un véritable carton". Ou encore le label Shrimps, pour lequel la créatrice Hannah Weiland a imaginé Antonia, un sac à main néoromantique recouvert de petites billes couleur champagne – un modèle sold-out après chaque remise en stock sur le site d’e-commerce.

Chez Lyst, un moteur de recherche dédié à la mode haut de gamme et populaire auprès des utilisateurs d’Instagram, on affirme même que les recherches contenant le terme “perle” ont augmenté de 33 % en 2018. Si une certaine nostalgie et un amour du vintage que symbolisent les boules nacrées touchent les jeunes consommateurs, l’idée est aussi d’en dédramatiser l’usage.

Ainsi, on les associe à des doudounes ou à des paires de sneakers. Chez la marque écofriendly Mother of Pearl, elles s’invitent sur des manteaux et chemises ou sur des paires de mules. Cette réappropriation pop qui s’étend à la mode réjouit Michèle Heuzé, historienne du bijou : "Jusqu’à la fin de l’Ancien régime, les joyaux étaient cousus sur les vêtements. Il arrivait que les bijoutiers mettent des jours et des jours pour coudre les pierreries et les perles sur les tissus. Elles étaient très présentes et valorisées. En ce moment, on retrouve cela dans l’univers baroque et maximaliste chez Gucci, preuve que tout n’est qu’un éternel recommencement." 

Et les perles ne sont pas l’apanage des dames : lors du défilé Dior Homme à Tokyo à l’automne 2018, le rappeur américain ASAP Rocky s’est affiché avec une multitude de perles autour du cou, rappelant les maharajas hindous qui les affectionnaient particulièrement. Aujourd’hui, le meilleur moyen d’attirer l’attention et de s’amuser est de jeter son dévolu sur ce qui est le plus... classique !

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